Evangile selon saint Luc
(Chapitre 4)
Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->
<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne
Détail de broderie
(fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 -
Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)
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• Lc 4,1-13.
Le
Temple tient une place particulière dans l'Évangile selon saint Luc. Il
n'est donc pas étonnant que l'évangéliste situe les trois tentations de
Jésus d'abord "dans le désert", ensuite "plus haut", et finalement "à
Jérusalem, au sommet du Temple".
"Le
moment fixé" pour un ultime assaut du démon a été celui de la Passion.
Alors, ayant vraiment épuisé "toutes les formes de tentation", le
démon, vaincu, s'éloigna de Jésus pour toujours:
"Père, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne" (Lc 22,42);
"Entre tes mains je remets mon esprit" (Lc 23,46; Ps 31,6)
Traduction et remarques :
• Sur Lc 3,1 - 5,16, voir plus haut.
•À l’orée de son ministère public, le récit des tentations de Jésus au
désert peut sembler être une ultime préparation. Composé comme une
histoire en trois saynètes, il est en fait placé par Luc au début de
la vie publique comme un porche symbolisant le sens profond de la
mission de Jésus: combattre le mal sous toutes ses formes pour en être
définitivement vainqueur par sa mort-résurrection.
Verset 1.
᾿᾿ ᾿Ιησοῦς δὲ πλήρης Πνεύματος ῾Αγίου ὑπέστρεψεν ἀπὸ τοῦ ᾿Ιορδάνου, καὶ ἤγετο ἐν τῷ Πνεύματι εἰς τὴν ἔρημον
Jésus, rempli du Saint Esprit, revint du Jourdain, et il fut conduit par l'Esprit dans le désert,
• πλήρης Πνεύματος ῾Αγίου - rempli du Saint Esprit: Voir Lc 1,15 et à cette page la note sur Lc 4,14. • «Rempli d’Esprit Saint, (Jésus) revint du Jourdain» :
Luc a voulu situer Jésus à la fois dans sa filiation divine (affirmée
par la voix du Père au moment du baptême) et sa filiation humaine (d’où
l’insertion de sa généalogie en 3,23-38). Mais, par-delà cette
insertion, il établit un lien fort entre la scène du baptême (rappelée
par la mention du Jourdain) et celle de la tentation : ce n’est que
parce que Jésus a été reconnu comme Fils de Dieu possédant la plénitude
de l’Esprit qu’il va combattre et vaincre le mal.
• ἤγετο ἐν τῷ Πνεύματι - il fut conduit par l'Esprit: Voir Is 63,11-14
qui rappelle que lors de l'Exode c'est par l'Esprit Saint que YHWH a
conduit son peuple au travers de l'eau puis du désert. Comp. Mt 4,1.
• «…mené par l'Esprit à travers le désert»
: le rôle de l’Esprit est particulièrement souligné par Luc. C’est lui
qui préside aux «commencements» du ministère public de Jésus, comme à
ceux de l’Église (cf. Ac 2) et qui conduit la mission. Pourquoi
mène-t-il Jésus au désert ? On peut penser, certes, à une sorte de
temps de préparation spirituelle avant le début de la mission. Mais
c’est bien plutôt parce que le désert est un lieu biblique
fondamental : le creuset où, après la sortie d’Égypte, s’est formé le
peuple du Seigneur ; à la fois un lieu de découverte et d’amour de
Dieu, que Jérémie compare à un temps de «fiançailles» (2,2), et un lieu
d’épreuves où le peuple a expérimenté à la fois la mort et la
sollicitude de Dieu (cf. Dt 8,15-16). C’est là où le peuple
élu, image de l’humanité, a été éprouvé et vaincu que Jésus part, pour
revivre les mêmes épreuves et triompher.
Verset 2.
ἡμέρας
τεσσεράκοντα πειραζόμενος ὑπὸ τοῦ διαβόλου, καὶ οὐκ ἔφαγεν
οὐδὲν ἐν ταῖς ἡμέραις ἐκείναις· καὶ συντελεσθεισῶν αὐτῶν
ὕστερον ἐπείνασε.
où
il fut tenté par le diable pendant quarante jours. Il ne mangea rien
durant ces jours-là, et, après qu'ils furent écoulés, il eut faim.
• ἡμέρας τεσσεράκοντα - pendant quarante jours: On a rapproché cette durée de quarante jours
- des quarante ans passés par Israël dans le désert (Nb 14,34; 33,38);
- des quarante jours passés par Moïse sur le Sinaï (Ex 24,18; 34,28);
- de la marche de quarante jours d'Élie en direction de cette même montagne (1R 19,8).
La
suite du texte suggère que le rapport le plus direct est celui du
séjour d'Israël au désert au désert, où YHWH a "éprouvé" son peuple
afin de tester son obéissance et son amour pour lui (Dt 8,2; voir réponse de Jésus au v.4: Dt 8,3)
- cependant, l' "épreuve" imposée par YHWH est très différente de la
"tentation" par le diable (voir ci-après). Le jeûne de Jésus assure
également un lien avec Moïse (Ex 34,28). Comp. Mt 4,2.
• «durant 40 jours» : le
rapprochement avec l’Exode est confirmé par cette durée symbolique du
temps de l’épreuve, puisque le peuple avait erré quarante ans dans le
désert (Nb 14,33-34). Dans l’Écriture, ce nombre est toujours mis
en relation avec une période longue, difficile, mais qui permet de se
rapprocher de Dieu : par exemple le temps de la pluie du déluge (Gn
7,4), de la marche d’Élie vers l’Horeb (1R 19,8), ou encore le
temps passé par Moïse sur la montagne, sans boire ni manger, avant de
recevoir la Loi (Ex 34,28).
• τοῦ διαβόλου - le diable: Le mot διάβολος diabolos signifie littéralement l' "accusateur", voire le "calomniateur"; dans la LXX, il traduit le mot שׂטן
śâṭân que
nous transcrivons généralement comme un nom propre "Satan"; mais qui
est en fait un substantif, généralement précédé de l'article, et qui
signifie littéralement l' "opposant", l' "ennemi", l' "usurpateur", voire - si on le rapproche comme en Za 3,1 du verbe שׂטןśâṭan - l' "accusateur":
והשׂטן עמד על־ימינו לשׂטנו׃
"et le Satan qui se tenait à sa droite pour l'accuser".
• πειραζόμενος ὑπὸ τοῦ διαβόλου - où il fut tenté par le diable: Le
rapport entre l'action de l'Esprit Saint qui conduit Jésus au désert,
et celle du diable qui le tente est le même rapport qui existe entre
l'épreuve et la tentation - le même verbe grec πειράζω peïradzō
exprime ces deux actions, puisque son sens premier est "tester,
examiner de façon objective"; les sens dérivés peuvent donc être
positif ou négatif.
Dieu met à l'épreuve (Gn 22,1; Dt 13,4; Ps 81,8) pour fortifier la foi et encourager l'endurance (Jc 1,1-4; 1P 1,6-7), alors que le diable tente pour provoquer la chute.
L'Esprit
peut donc souverainement éprouver en vue du bien, alors que le diable
en profite pour tenter en vue du mal - mais dans la limite que Dieu
permet. Comp. Mt 4,1.
Verset 3.
καὶ εἶπεν αὐτῷ ὁ διάβολος· εἰ υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ, εἰπὲ τῷ λίθῳ τούτῳ ἵνα γένηται ἄρτος.
Le diable lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu'elle devienne du pain.
• «Le diable lui dit…» : la
tentation est racontée sous la forme de trois scènes composées de la
même manière : une suggestion du diable et une réponse de Jésus tirée
de l’Écriture (trois citations du Deutéronome). L’Adversaire de Dieu,
nommé ici, à quatre reprises, «le diable» (étymologiquement, en grec :
l’accusateur), essaie de contrecarrer le dessein divin de salut : à
celui qu’il perçoit comme le messie de Dieu, puisqu’au baptême il a
reçu l’onction (le mot «messie», en hébreu, comme «christ» en grec,
signifiant «l’oint»), il propose de réaliser une autre forme de
messianisme qui s’appuierait sur des prodiges et des succès immédiats.
Il s’agit aussi pour Luc de préciser ainsi quelle est la vraie mission
du Fils de Dieu.
• εἰ υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ - Si tu es Fils de Dieu: Si
le diable ne remet pas vraiment en cause la divinité de Jésus -
proclamée lors de son baptême - il cherche à pousser Jésus à profiter
de son statut selon des critères humains, pécheurs, au lieu d'agir
selon la volonté du Père. On pourrait presque traduire "Puisque tu
es...".
• ἵνα γένηται ἄρτος - qu'elle devienne du pain: La tentation de la faim (v.2) a été l'une des tentations d'Israël au désert (Ex 16,3-4; Dt 8,3).
Verset 4.
καὶ
ἀπεκρίθη ὁ ᾿Ιησοῦς πρὸς αὐτὸν λέγων· γέγραπται ὅτι Οὐκ ἐπ᾿
ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι Θεοῦ.
Jésus lui répondit: Il est écrit:
L'Homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu.
• «Jésus lui répondit : ‘Il est écrit’…» :
la mission du Fils de Dieu se caractérise d’abord par l’obéissance.
Celui qui est le Verbe répond en se servant de versets de l’Écriture
(cf. Jn 8,28 : «Ce que le Père m’a enseigné, je le dis»). C’est aussi
une manière de nous montrer qu’il ne faut pas opposer au diable nos
propres raisonnements (ce qui fut le premier tort d’Ève répondant au
serpent : Gn 3,2), mais suivre l’Esprit qui a inspiré l’Écriture et
met à notre disposition tous les moyens de défense contre les
tentations.
• Οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι Θεοῦ - L'Homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu: Citation de Dt 8,3d:
לא על־הלחם לבדו יחיה האדם [...] על־כל־מוצא פי־יהוה יחיה האדם׃
"l'homme ne vit pas de pain seulement, mais [...] l'homme vit de tout ce qui sort de la bouche de YHWH-Adonaï". Trad. LXX: "οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι τῷ ἐκπορευομένῳ διὰ στόματος θεοῦ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος. - l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu".
Jésus refuse d'entrer dans le rôle du magicien, qui utiliserait sa puissance surnaturelle pour répondre à ses propres besoins.
En revanche, il accomplira le miracle de la multiplication des pains pour le bien de ses auditeurs.
Ici, il s'en remet en toute confiance aux soins de Dieu qui, il le sait, lui donnera du pain et non des pierres. Comp. Mt 4,11; 7,9. Par le passé, Dieu avait nourri son peuple au désert (Dt 8,1-5) - mais celui-ci avait cédé à la tentation du doute.
• «Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme»
: la première tentation, celle du pain, est du domaine de l’avoir ;
elle vise la satisfaction immédiate du désir matériel. C’est la
tentation d’Ève prenant le fruit (Gn 3,6) ou du peuple voulant
stocker la manne (Ex 16,19-20), la tentation humaine de la captation
(cf. «la convoitise de la chair», 1Jn 2,16). La réponse de Jésus,
tirée de Dt 8,3, oppose au pain la Parole, car la citation
complète dit : «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute
parole qui sort de la bouche du Seigneur». Manière de rappeler qu’il y
a d’autres biens plus désirables que les biens matériels.
Il est à
noter que Jésus ne triche pas avec la condition humaine et refuse de
faire des miracles dans son propre intérêt : il éprouve la faim ; mais
il sait aussi affirmer : «Ma nourriture, c’est de faire la volonté de
celui qui m’a envoyé» (Jn 4,34).
Verset 5.
Καὶ
ἀναγαγὼν αὐτὸν ὁ διάβολος εἰς ὄρος ὑψηλὸν ἔδειξεν αὐτῷ
πάσας τὰς βασιλείας τῆς οἰκουμένης ἐν στιγμῇ χρόνου,
Le diable, l'ayant fait monter sur une haute colline, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre,
• εἰς ὄρος ὑψηλὸν - l'ayant fait monter sur une haute colline: L'ordre choisi par Luc est différent de celui de Matthieu - pour pouvoir finir au Temple (voir l'introduction).
Verset 6.
καὶ
εἶπεν αὐτῷ ὁ διάβολος· σοὶ δώσω τὴν ἐξουσίαν ταύτην ἅπασαν
καὶ τὴν δόξαν αὐτῶν, ὅτι ἐμοὶ παραδέδοται, καὶ ᾧ ἐὰν θέλω
δίδωμι αὐτήν.
et
lui dit: Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces
royaumes; car elle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux.
• σοὶ δώσω τὴν ἐξουσίαν ταύτην ἅπασαν καὶ τὴν δόξαν αὐτῶν - Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes: Ce
n'est pas le diable, mais Dieu qui possède l'autorité suprême sur le
monde; il se montre bien ici comme l' "usurpateur" (Lc ajoute même - ce
qui ne figure pas chez Mt: "ἐμοὶ παραδέδοται, καὶ ᾧ ἐὰν θέλω δίδωμι αὐτήν- elle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux").
Il
propose à Jésus de recevoir le pouvoir et la gloire - au prix du
reniement de son allégeance au seul vrai Seigneur. Telle est, en
partie, la tentation à laquelle Israël a succombé au désert lors de
l'épisode du veau d'or (Ex 32,1-6). Mais le Fils est appelé à être le Serviteur (Is 42,1-4).
• « …la gloire de ces royaumes, car elle m'a été livrée»
: on peut aussi interpréter cette phrase selon une idée familière à l’œuvre johannique : «Le monde
entier gît au pouvoir du Mauvais» (1Jn 5,19), le monde désignant ici
la part du créé qui veut se couper de Dieu et de la source de la vie,
et reste donc matérielle et périssable. C’est un marché de dupes que
propose «le Prince de ce monde» (Jn 12,31 ; 14,30 ; 16,11) : le
révérer comme un dieu, c’est-à-dire se compromettre avec le mal, pour
exercer la royauté universelle, une royauté nécessairement fragile et
passagère.
Verset 7.
σὺ οὖν ἐὰν προσκυνήσῃς ἐνώπιόν μου, ἔσται σου πᾶσα.
Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.
• ἐὰν προσκυνήσῃς ἐνώπιόν μου - Si tu te prosternes devant moi: Le verbe προσκυνέω proskuneō est dérivé de "κύων kuōn - chien"; le verbe simple κυνέω kuneō signifie "lécher" - comme un chien lèche la main de son maître - d'où "embrasser"; la préposition πρός pros implique l'idée d' "être devant" - ce qui peut donner au verbe προσκυνέω le
sens de "s'aplatir" - comme un chien devant son maître - d'où "se
prosterner" (surtout, comme ici, avec un complément qui explicite cette
idée: "ἐνώπιόν μου- devant moi"), ou, lorsqu'il est employé de façon absolue (i.e. sans complément) comme au verset suivant, "adorer".
Verset 8.
καὶ
ἀποκριθεὶς αὐτῷ εἶπεν ὁ ᾿Ιησοῦς· γέγραπται γάρ, Κύριον τὸν
Θεόν σου προσκυνήσεις καὶ αὐτῷ μόνῳ λατρεύσεις.
Jésus lui répondit: Il est écrit:
Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
• Κύριον τὸν Θεόν σου προσκυνήσεις καὶ αὐτῷ μόνῳ λατρεύσεις - Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul: Allusion à Dt 6,13:
את־יהוה אלהיך תירא ואתו תעבד ובשׁמו תשׁבע׃
"Tu craindras YHWH-Adonaï, ton Dieu, tu le serviras, et tu jureras par son nom". Trad. LXX: "κύριον τὸν θεόν σου φοβηθήσῃ καὶ αὐτῷ λατρεύσεις καὶ πρὸς αὐτὸν κολληθήσῃ καὶ τῷ ὀνόματι αὐτοῦ ὀμῇ - Tu craindras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras, et tu te prosterneras devant lui, et tu jureras par son nom".
• «Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte»: la deuxième tentation, celle des royaumes, consiste à renier Dieu
pour suivre des idoles assurant la puissance. C’est la tentation du
premier homme désobéissant à l’ordre de Dieu pour suivre la suggestion
du serpent (Gn 3,6) ou du peuple adorant le veau d’or (Ex 32,4),
la tentation du pouvoir (cf. «l’orgueil de la richesse» en 1Jn
2,16). Jésus répond par une citation de Dt 6,13, montrant que
l’homme est fait non pour asservir le monde ou s’y asservir sous
prétexte de le dominer, mais pour servir Dieu dans la liberté. Le refus
des royaumes de la terre ouvre l’entrée dans le vrai Royaume, celui des
béatitudes.
Verset 9.
Καὶ
ἤγαγεν αὐτὸν εἰς ᾿Ιερουσαλὴμ, καὶ ἔστησεν αὐτὸν ἐπὶ τὸ
πτερύγιον τοῦ ἱεροῦ καὶ εἶπεν αὐτῷ· εἰ υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ,
βάλε σεαυτὸν ἐντεῦθεν κάτω·
Le
diable le conduisit encore à Jérusalem, le plaça sur le haut du temple,
et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas;
• ἤγαγεν αὐτὸν εἰς ᾿Ιερουσαλὴμ - il le conduisit à Jérusalem: On peut penser à l'expérience du prophète Ézéchiel, en Ez 8,3;7;14;16.
• «…à Jérusalem» :
Jérusalem occupe une place particulière dans l’œuvre de Luc : son
évangile commence et se termine dans le Temple ; et toute la seconde
partie à partir de 9,51 est construite comme une montée à Jérusalem
(«car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem»,
13,33). C’est sans doute la raison pour laquelle il a inversé par
rapport à Matthieu (et, selon toute vraisemblance, à leur source commune)
l’ordre des deux dernières tentations: Matthieu, plus logiquement,
fait se succéder les tentations du pain, des prodiges, des royaumes,
c’est-à-dire affectant l’ordre de l’avoir, du paraître et de l’être;
tandis que Luc a voulu placer en dernier la tentation située à
Jérusalem, la ville où, pour lui, se joue l’histoire du salut.
• «Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ; car il est écrit…»
: cette fois-ci, c’est au tour du diable de citer l’Écriture, en
l’occurrence le Ps 91 (90). Ce qui ne manque pas d’un certain
humour puisque la citation, volontairement tronquée, se poursuit
ainsi : «Sur l’aspic et le serpent tu marcheras…» (Ps 91,13) !
Le
«si» a ici un sens pleinement causal (et non pas conditionnel, comme
dans la tentation précédente), il équivaut à «puisque»: le diable
reconnaît bien Jésus comme
Fils de Dieu, mais il lui propose subtilement d’utiliser sa puissance
pour… réussir sa mission, les prodiges qu’il opérerait au cœur même de
la capitale politique et religieuse ne pouvant qu’entraîner l’adhésion
à sa cause des autorités juives. La même tentation reviendra à la
croix: «Les chefs se moquaient : ‘Il en a sauvé d'autres, disaient-ils;
qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ de Dieu, l'Élu!’» (Lc
23,35), suggérant à Jésus de faire un miracle pour se faire
reconnaître. Mais Jésus refuse cette puissance spirituelle, comme il a
refusé précédemment le pouvoir politique, indiquant déjà par là qu’il
ne répondra pas aux rêves d’un messianisme royal et triomphant
qu’entretenait une bonne part du peuple juif.
• βάλε σεαυτὸν ἐντεῦθεν κάτω - jette-toi d'ici en bas: Au
Temple, là où se pratique le culte, le service du Seigneur, le diable
pousse Jésus à agir comme si Dieu était à son service, à la manière
d'Israël au désert (Ex 17,1-7), et contrairement à ce qui était dit du Serviteur d'YHWH (Is 50,4-5).
Versets 10-11.
γέγραπται γὰρ ὅτι τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε,
car il est écrit:
Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet,
Afin qu'ils te gardent;
καὶ ὅτι ἐπὶ χειρῶν ἀροῦσί σε, μήποτε προσκόψῃς πρὸς λίθον τὸν πόδα σου.
et:
Ils te porteront sur les mains,
De peur que ton pied ne heurte contre une pierre.
• τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε - Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet, afin qu'ils te gardent: Citation presque intégrale de Ps 91,11-12 (voir vv. et notes plus haut):
כי מלאכיו יצוה־לך לשׁמרך בכל־דרכיך׃
על־כפים ישׂאונך פן־תגף באבן רגלך׃
LXX: "ὅτι
τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε ἐν πάσαις
ταῖς ὁδοῖς σου· ἐπὶ χειρῶν ἀροῦσίν σε, μήποτε προσκόψῃς πρὸς λίθον τὸν
πόδα σου".
"Car
il ordonnera à ses anges De te garder dans toutes tes voies; Ils te
porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte contre une
pierre".
Pour
tenter, le diable sait se servir de la Parole de Dieu - que Jésus ne
cesse de lui opposer; si on ne prend garde aux arguments avancés par l'
"usurpateur", on pourrait croire que l'on assiste à une discussion
entre deux rabbis... Mais la promesse du psaume s'adresse à celui qui
se réfugie en Dieu (voir Ps 91,1-2, vv. et notes plus haut); et
le diable se garde bien de citer le v.13 auquel Jésus fera allusion
pour parler de la victoire sur les "forces de l'Ennemi" (Lc 10,19).
Verset 12.
καὶ ἀποκριθεὶς εἶπεν αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς ὅτι εἴρηται, οὐκ ἐκπειράσεις Κύριον τὸν Θεόν σου.
Jésus lui répondit: Il est dit:
Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu.
• οὐκ ἐκπειράσεις Κύριον τὸν Θεόν σου - Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu: Citation de Dt 6,16a:
לא תנסו את־יהוה אלהיכם
"Vous ne tenterez point YHWH-Adonaï, votre Dieu". Trad. LXX: "Οὐκ ἐκπειράσεις κύριον τὸν θεόν σου - Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu".
• «Il est dit : Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu»
: la troisième tentation, celle des prodiges, consiste à vouloir capter
et utiliser la puissance divine à son profit, pour se satisfaire ou
pour avoir barre sur les autres en les captivant ou les séduisant.
C’est la tentation d’Adam et Ève voulant «être comme des dieux» (Gn
3,5), ou celle du peuple, à Massa et Meriba, mettant Dieu à l’épreuve
en demandant des miracles (Ex 17,7 ; cf. Ps 78,19), «la convoitise
des yeux» en 1Jn 2,16. La réponse de Jésus, empruntée à Dt
6,16, rappelle l’interdit de la mise à l’épreuve de Dieu; mais elle
indique surtout déjà que lui-même va refuser d’utiliser sa puissance
pour donner des signes (Lc 11,29), en préférant susciter la libre
adhésion de la foi, et plus encore refuser de demander un miracle pour
sauver sa vie (22,42 ; 23,35).
Verset 13.
Καὶ συντελέσας πάντα πειρασμὸν ὁ διάβολος ἀπέστη ἀπ᾿ αὐτοῦ ἄχρι καιροῦ.
Après l'avoir tenté de toutes ces manières, le diable s'éloigna de lui jusqu'à un moment favorable.
• «Ayant ainsi épuisé toute tentation…»
: ces trois tentations synthétisent les trois registres (avoir,
paraître, être) où se déploie l’humanité, ou encore les trois zones de
fragilité où s’exercent les trois «esprits», comme les nommaient les
Pères du désert, de la gourmandise, de l’orgueil et de la vanité.
Ainsi, comme le dit la lettre aux Hébreux, Jésus «a été éprouvé en
tout, d'une manière semblable (à nous), à l'exception du péché» (4,15).
Alors qu’Adam, dans le premier jardin, et le peuple élu, au désert,
avaient succombé, Jésus est sorti vainqueur de cette triple épreuve. Au
début du monde, l’affrontement entre l’homme et le tentateur avait vu
la victoire de ce dernier et, en conséquence, l’introduction dans le
monde du mal et de la mort (cf. Sg 2,24 ; Rm 5,12) ; au début
de la mission de Jésus, c’est un monde nouveau qui s’inaugure où le mal
et la mort vont être vaincus.
• ἄχρι καιροῦ - jusqu'à un moment favorable: Le terme καιρός kairos
désigne une "occasion"; donc "le bon moment", ou "le moment fixé", ce
qui explique que l'on trouve ces deux traductions. Peut-être l' "heure"
mentionnée en Lc 22,53: "αὕτη ἐστὶν ὑμῶν ἡ ὥρα καὶ ἡ ἐξουσία τοῦ σκότους
- c'est ici votre heure, et la puissance des ténèbres". En tout cas, le
diable bat pour le moment en retraite, signe qu'il reconnaît sa défaite.
• «…jusqu'au moment favorable»
: ce «moment favorable», ce «temps marqué», comme on traduit aussi
parfois le mot grec «καιρός kairos», est celui de l’affrontement final que
laissent présager ces premières escarmouches. Là le diable reviendra
avec toute sa puissance : ce sera «l’heure des ténèbres» (Lc 22,53).
Là la victoire définitive sur le mal sera acquise par le Christ,
refusant la puissance et les prodiges, et acceptant de traverser
l’humiliation, la souffrance et la mort. Le combat symbolisé ici par
l’affrontement au désert se résout définitivement dans le jardin du
matin de Pâques.
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Pour prolonger la méditation:
- Du Nouveau Testament:
- Lc 22,42: "Père, si tu voulais éloigner de moi cette coupe! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne."
- Jc 4,7-8:
"Soumettez-vous donc à Dieu; résistez au diable, et il fuira loin de
vous. Approchez-vous de Dieu, et il s'approchera de vous. Nettoyez vos
mains, pécheurs; purifiez vos cœurs, hommes irrésolus."
- 1P 5,8-9:
"Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion
rugissant, cherchant qui il dévorera. Résistez-lui avec une foi ferme,
sachant que les mêmes souffrances sont imposées à vos frères dans le
monde."
- Commentaires patristiques:
- De Saint Cyrille de Jérusalem (IVème siècle) - Catéchèse baptismale 5,10-11.
Il te faut dire avec les apôtres : «Maître, augmente notre foi» (Lc
17,5), car sans doute tu as quelque petite chose de toi-même, mais de
sa part à lui, tu reçois beaucoup.
Le mot «foi» est unique en
effet en tant que vocable, mais il a une double signification. Il y a
un aspect de la foi qui est dogmatique et qui concerne l’assentiment de
l’âme sur telle vérité donnée. Il est utile à l’âme, ainsi que le dit
le Maître : «Celui qui écoute mes paroles et croit à celui qui m’a
envoyé a la vie éternelle et il échappe au jugement» (Jn 5,24), et
encore : «Celui qui croit dans le Fils n’est pas jugé, mais il est
passé de la mort à la vie» (ibid.). Ô grandeur de la divine miséricorde
! Les justes, en effet, ont mis de longues années à plaire à Dieu. Or
ce que ceux-ci ont acquis, satisfaisant Dieu par de longues années de
loyaux services, cela maintenant Jésus t’en favorise en un instant. Car
«si tu crois que Jésus Christ est le Seigneur et que Dieu l’a
ressuscité des morts, tu seras sauvé» (cf. Rm 10,9) et tu seras placé
dans le paradis par celui qui y a introduit le larron. Et ne mets pas
en doute que ce soit possible, car celui qui a sauvé sur le saint
Golgotha le larron devenu croyant en un moment, celui-là même te
sauvera quand tu auras cru.
Il y a un second aspect de la foi,
celui qui nous vient de la part du Christ à titre purement gracieux :
«car à l’un par l’Esprit est donnée une parole de sagesse, à un autre
une parole de science selon le même Esprit ; à un troisième la foi dans
le même Esprit, à un autre le charisme des guérisons» (1Co 12,8).
Cette foi, celle qui nous est donnée comme une grâce par le
Saint-Esprit, n’est donc pas seulement la foi dogmatique, mais elle a
la puissance d’accomplir ce qui excède les forces humaines. Celui qui
possède cette foi dira à cette montagne : «transporte-toi de ce lieu à
cet autre, et elle se transportera» (Mt 17,20). Lorsqu’en effet
quelqu’un prononce cette parole selon la foi, en croyant qu’elle va
s’accomplir et sans hésitation intérieure, alors il reçoit la grâce.
C’est au sujet de cette foi qu’il a été dit : «si vous aviez la foi
gros comme un grain de sénevé» (Mc 11,23). De même, en effet, que la
graine de sénevé est de petites dimensions mais recèle l’énergie du feu
et que, semence minuscule, elle étend de si longs rameaux qu’une fois
développée elle peut même abriter les oiseaux ; ainsi la foi, dans
l’âme, en un clin d’œil, accomplit les plus grands exploits. Aie donc,
pour ce qui dépend de toi, cette foi en Jésus-Christ, afin de recevoir
aussi, de lui, celle qui accomplit des œuvres qui dépassent l’homme.
Le
Rédempteur fut tenté trois fois, à la ressemblance des trois immersions
par lesquelles il avait été baptisé: "Dis à ces pierres de devenir su
pain", car c'est le soutien nourricier des hommes. Et de nouveau: "Je
te donnerai les royaumes et leur gloire", car telle est la promesse de
la loi. Et enfin: " Jette-toi de haut en bas", ce qui est la descente
de la mort. Mais lui ne fut troublé par aucune de ces propositions. Il
ne se réjouit nullement, quand Satan le flattait, pas plus qu'il ne se
tourmenta, quand il cherchait à l'effrayer. Mais il allait son chemin,
et accomplissait la volonté de son Père.
- De saint Grégoire de Nazianze (330-390)
Si, après le baptême, tu es attaqué par le
persécuteur, le tentateur de la lumière, tu auras matière à victoire.
Il t'attaquera certainement, puisqu'il s'en est pris au Verbe, mon
Dieu, trompé par l'apparence humaine qui lui dérobait la lumière
incréée. Ne redoute pas le combat. Oppose-lui l'eau du baptême,
oppose-lui l'Esprit Saint dans lequel s'éteignent tous les traits
enflammés lancés par le Malin...
S'il t'expose le besoin qui t'accable
– il n'a pas manqué de le faire à Jésus –, s'il te rappelle que tu as
faim, n'aie pas l'air d'ignorer ses propositions. Apprends-lui ce qu'il
ne connaît pas, oppose-lui la Parole de vie, ce vrai Pain envoyé du
ciel et qui donne la vie au monde.S'il te tend le piège de la vanité –
il en usa contre le Christ, lorsqu'il le fit monter sur le pinacle du
Temple et lui dit : «Jette-toi en bas», pour lui faire manifester sa
divinité – prends garde de ne pas déchoir pour avoir voulu t'élever.
Car s'il l'emporte sur ce point, il ne s'arrêtera pas pour autant. Il
est inépuisable en stratagèmes ; tous les moyens lui sont bons.
D'apparence honnête, il séduit, mais son but est le mal. Telle est sa
tactique.Mais il a aussi l’expérience des
Écritures. C’est de là qu’il tire son fameux : «il est écrit…», au
sujet du pain ; «il est écrit...», au sujet des anges. «Il est écrit,
dit-il, que les anges ont reçu l’ordre de veiller sur toi et ils te
porteront sur leurs mains.» Ô spécialiste du mensonge, pourquoi as-tu
supprimé la suite ? Cette suite, je la comprends fort bien, malgré ton
silence : «Je marcherai sur toi comme sur l’aspic et le basilic, je
foulerai aux pieds serpents et scorpions», puisque la Trinité est mon
rempart.S'il te tente par l'ambition en te
montrant dans une vision instantanée, tous les royaumes de la terre
comme soumis à son pouvoir, et s'il exige de toi l'adoration,
méprise-le : ce n'est qu'un pauvre frère. Dis-lui, confiant dans le
sceau
divin : «Je suis, moi aussi, l'image de Dieu ; je n'ai pas encore
été, comme toi, précipité du haut de ma gloire à cause de mon orgueil !
Je suis revêtu du Christ ; je suis devenu un autre Christ par mon
baptême ; c'est à toi de m'adorer.» Il s'en ira, j'en suis sûr, vaincu
et mortifié par ces paroles : venant d'un homme illuminé par le Christ,
elles seront ressenties par lui comme si elles émanaient du Christ, la
lumière suprême. Voilà les bienfaits qu'apporte l'eau du baptême à ceux
qui reconnaissent sa force.
- De Nersès Snorhali - Jésus, fils unique du Père.
En échange de ta triple victoire
Lorsque tu fus tenté au désert,
Fais que je vainque le méchant Prince,
Le Tyran qui est invisible.
Que je marche à la parole de ton commandement
Sur la vipère et l'aspic;
Que j'écrase sous la plante de mes pieds
La tête du Dragon entortillé.
- D'un auteur moderne:
Pierre Emmanuel, Évangéliaire (1969):
Quand l'Esprit Saint l'eut empli
Pour appâter Lucifer
Jésus s'en fut au désert
Se mesurer à lui
Il priait jeûnait veillait
Plus s'affaiblissait son corps
Plus Dieu l'armait en son fort
Le Malin s'émerveillait
D'exercer effort si grand
Ce jaloux vertigineux
Tentait la pitié de Dieu
Par l'excès de son tourment
Et son désir débusquant
Tout l'enfer contre le Tout
Satan brûlait jusqu'au bout
Sa puissance de néant
Jamais nous n'aurons fini
De sonder les simples mots
Par quoi fut vaincu l'assaut
Du formidable ennemi
Le Père en sa majesté
Le Verbe aveuglément clair
Et l'Esprit en son éclair
S'y enclot la Trinité
__________________________________________________________________________
• Lc 4,14-21.
Le récit de ce qui
s'est passé à la synagogue de Nazareth constitue une sorte de prologue
à l'ensemble du IIIème évangile. Jésus, la suite du récit le montrera,
est personnellement l'accomplissement de la Promesse: la Bonne Nouvelle
qu'il annonce s'adresse prioritairement aux pauvres, aux opprimés: la
Parole de Dieu doit être sans cesse scrutée à nouveaux frais à la
lumière de l'Esprit.
Verset 14.
᾿Καὶ
ὑπέστρεψεν ὁ ᾿Ιησοῦς ἐν τῇ δυνάμει τοῦ Πνεύματος εἰς τὴν
Γαλιλαίαν· καὶ φήμη ἐξῆλθεν καθ᾿ ὅλης τῆς περιχώρου περὶ
αὐτοῦ.
Jésus, revêtu de la puissance de l'Esprit, retourna en Galilée, et sa renommée se répandit dans tout le pays d'alentour.
• ἐν τῇ δυνάμει τοῦ Πνεύματος- dans la puissance de l'Esprit:Luc insiste tout particulièrement sur l'œuvre de l'Esprit dans le cadre du ministère de Jésus (Esprit très présent déjà dans le récit de la naissance de ce dernier: 1,35;41;67; 2,25;26;27; et qui permet à Jean le Précurseur d'accomplir un ministère prophétique: 1,15).
Ainsi, c'est "empli de l'Esprit" que Jésus a affronté et vaincu l'adversaire (4,1;13);
qu'ici "il retourne en Galilée", selon ce qu'avait annoncé Isaïe
(vv.18-19); ce qui explique l'autorité de son enseignement (v.32), son
pouvoir sur les démons (v.36), les guérisons qu'il réalise (v.40).
Alors qu'Israël au désert avait contristé l'Esprit (Is 63,10), Jésus se soumet à sa direction et agit en harmonie avec ses intentions.
Verset 15.
᾿καὶ αὐτὸς ἐδίδασκεν ἐν ταῖς συναγωγαῖς αὐτῶν δοξαζόμενος ὑπὸ πάντων.
Il enseignait dans les synagogues, et il était glorifié par tous.
• αὐτὸς ἐδίδασκεν- Il enseignait:Le contenu de cet "enseignement n'est pas mentionné, mais voir Mt 4,17: le message de Jésus reprend celui du Précurseur, "Repentez-vous, car le royaume des Cieux est proche".
• ἐν ταῖς συναγωγαῖς αὐτῶν - dans les synagogues:Littéralement "dans leurs synagogues", "αὐτῶν - de ceux-ci" renvoyant à "πάντων - tous". Rappelons que le substantif "synagogue" est la transcription du grec "συναγωγή sunagôgê" dont le sens premier est "assemblée, rassemblement"
• δοξαζόμενοςὑπὸ πάντων- il était glorifié par tous:Dès
le début de son ministère, son enseignement est donc largement diffusé
et apprécié; mais voir vv.28-29 pour les réactions opposées.
Versets 16-17.
᾿Καὶ
ἦλθεν εἰς τὴν Ναζαρέτ, οὗ ἦν τεθραμμένος, καὶ εἰσῆλθε κατὰ τὸ
εἰωθὸς αὐτῷ ἐν τῇ ἡμέρᾳ τῶν σαββάτων εἰς τὴν συναγωγήν,
καὶ ἀνέστη ἀναγνῶναι.
Il
se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et, selon sa coutume, il
entra dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la
lecture,
καὶ ἐπεδόθη αὐτῷ βιβλίον ῾Ησαΐου τοῦ προφήτου, καὶ ἀναπτύξας τὸ βιβλίον εὗρεν τὸν τόπον οὗ ἦν γεγραμμένον·
et on lui remit le livre du prophète Isaïe. L'ayant déroulé, il trouva l'endroit où il était écrit: • εἰς τὴν Ναζαρέτ- à Nazareth:Voir 2,39;51.
• ἀναγνῶναι [...]καὶ ἐπεδόθη [...] καὶ ἀναπτύξας τὸ βιβλίον εὗρεν τὸν τόπον - pour faire la lecture [...] et on lui remit [...] et l'ayant déroulé, il trouva l'endroit:Tout homme de l'assistance peut être appelé à faire la lecture de la Tora' durant l'office synagogal (voir cette page).
Versets 18-19.
᾿Πνεῦμα
Κυρίου ἐπ᾿ ἐμέ, οὗ εἵνεκεν ἔχρισέ με, εὐαγγελίσασθαι πτωχοῖς
ἀπέσταλκέ με, ἰάσασθαι τοὺς συντετριμμένους τὴν καρδίαν,
κηρύξαι αἰχμαλώτοις ἄφεσιν καὶ τυφλοῖς ἀνάβλεψιν, ἀποστεῖλαι
τεθραυσμένους ἐν ἀφέσει, κηρύξαι ἐνιαυτὸν Κυρίου δεκτόν.
L'Esprit du Seigneur est sur moi,
Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres;
Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé,
Pour proclamer aux captifs la délivrance,
Et aux aveugles le recouvrement de la vue,
Pour renvoyer libres les opprimés,
Pour publier une année de grâce du Seigneur. • Citation presque littérale d'Is 61,1-2a, selon la LXX:
רוח אדני יהוה עלי יען משׁח יהוה אתי לבשׂר ענוים שׁלחני לחבשׁ לנשׁברי־לב לקרא לשׁבוים דרור ולאסורים פקח־קוח׃
Πνεῦμα
κυρίου ἐπ᾿ ἐμέ, οὗ εἵνεκεν ἔχρισέν με· εὐαγγελίσασθαι πτωχοῖς
ἀπέσταλκέν με, ἰάσασθαι τοὺς συντετριμμένους τῇ καρδίᾳ, κηρύξαι
αἰχμαλώτοις ἄφεσιν καὶ τυφλοῖς ἀνάβλεψιν,
L'esprit du Seigneur, YHWH, est sur moi,
Car YHWH m'a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux;
Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé,
Pour proclamer aux captifs la liberté,
Et aux prisonniers la délivrance;
לקרא שׁנת־רצון ליהוה
καλέσαι ἐνιαυτὸν κυρίου δεκτόν
Pour publier une année de grâce de YHWH.
• Même en grec néotestamentaire, on retrouve les procédés rhétoriques sémitiques habituel:
1.les répétitions d'insistance:
- Πνεῦμα κυρίου ἐπ᾿ ἐμέ, ἔχρισέ με, ἀπέσταλκέ με;
- κηρύξαι;
- ἄφεσιν, ἀφέσει;
2.le parallélisme des propositions détaillant la mission et la prédication de l'Envoyé:
-εὐαγγελίσασθαι πτωχοῖς
-ἰάσασθαι τοὺς συντετριμμένους τὴν
καρδίαν
-κηρύξαι αἰχμαλώτοις ἄφεσιν καὶ τυφλοῖς ἀνάβλεψιν
- ἀποστεῖλαι τεθραυσμένους ἐν ἀφέσει
- κηρύξαι ἐνιαυτὸν Κυρίου
δεκτόν
(verbes d'action + COD ou COS des personnes bénéficiant de ces actions + COD ou CCM des actions).
• εὐαγγελίσασθαι- annoncer une bonne nouvelle:Le verbe grec εὐαγγελίζω a donné par transcription directe notre verbe "évangéliser"; au sens littéral: "annoncer du bien" (même racine que "ἀγγέλλω - annoncer"; et que "ἄγγελος - le messager", qui a donné "l'ange")
• πτωχοῖς- aux pauvres:Les fameux "ענוים ânâwim"; ceux qui - pour des raisons matérielles, sociales ou religieuses - étaient en marge de la communauté.
• ἀνάβλεψιν - le recouvrement de la vue:Jésus guérira des aveugles, mais cette guérison est aussi une image de Révélation et de Salut (voir 1,79; 2,30; 3,6.
• ἄφεσιν, ἀφέσει - la délivrance: Ce mot désigne ailleurs chez Luc (Lc 1,77; 3,3; Ac 2,38; 5,31) le pardon des péchés, ou (Lc 11,4) la remise d'une dette; c'est d'ailleurs le thème de la "שׁנת־רצון- ἐνιαυτὸν δεκτόν", "année de grâce", l'année jubilaire (voir Lv 25,10).
Cette
"délivrance" divine n'est pas à prendre au sens strict: il ne s'agit
pas de faire sortir les prisonniers de leurs geôles, mais de leur "enfermement intérieur" par leurs démons personnels (aujourd'hui par ex. drogue, alcoolisme, mais aussi télévision, jeu, sexe, argent,etc.), par "le Satân"; sur le pouvoir d'emprisonnement de ce dernier, voir par ex. Lc 13,10-16; Ac 10,38.
Versets 20-21.
᾿καὶ
πτύξας τὸ βιβλίον, ἀποδοὺς τῷ ὑπηρέτῃ ἐκάθισε· καὶ πάντων
ἐν τῇ συναγωγῇ οἱ ὀφθαλμοὶ ἦσαν ἀτενίζοντες αὐτῷ.
Ensuite,
il roula le livre, le remit au serviteur, et s'assit. Tous ceux qui se
trouvaient dans la synagogue avaient les regards fixés sur lui.
ἤρξατο δὲ λέγειν πρὸς αὐτοὺς ὅτι σήμερον πεπλήρωται ἡ γραφὴ αὕτη ἐν τοῖς ὠσὶν ὑμῶν.
Alors il commença à leur dire: Aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie.
• σήμερον - Aujourd'hui:Expression très importante chez Luc (2,11; 3,22; 5,26; 13,32; 19,5;9; 23,43) car elle indique que c'est en Jésus que l'intervention divine tant attendue devient réalité.
• πεπλήρωται - est accomplie: Le verbe πληρόω signifie littéralement "emplir"; Luc l'emploie très souvent à propos de l'accomplissement d'une prophétie.
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Méditation
Réflexion:
1. Avec la puissance de l’Esprit.
L’Évangile nous indique que Jésus-Christ agit, guidé par l’Esprit
Saint : « Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée ». Le
message qu’Il donne aux juifs est semblable : « L’Esprit du Seigneur
est sur moi. » Le Christ ne fait pas ce qu’Il veut. Il travaille en
communion avec le Père, se laissant porter par l’Esprit Saint.
Il veut
nous montrer que c’est l’Esprit Saint qui, en touchant le cœur des
hommes, les ouvre à la grâce.
Comme l'a écrit le Père Maciel : « En
réalité le véritable artisan d’une conscience bien formée est l’Esprit
Saint. C’est Lui qui enseigne la volonté de Dieu comme norme suprême du
comportement et d’un autre côté, en remplissant l’âme des trois vertus
théologales et de ses dons, c’est Lui qui suscite dans le cœur de
l’homme l’intime inspiration à la volonté divine » (lettre du 13 juin 1980).
2. Le Seigneur m’a consacré par l’onction.
A
travers le sacrement, c’est l’Esprit Saint qui nous oint dans le
baptême et la confirmation (Rappel: dans les rites orientaux, les deux
sacrements sont donnés au cours de la même célébration - même aux
nouveau-nés). Il est l’artisan de notre sanctification et
notre plus grand consolateur. L’Esprit Saint parle à notre conscience
et c’est à travers Lui que nous pourrons annoncer aux pauvres le salut,
proclamer aux captifs la délivrance et rendre la vue aux aveugles... Il
fait de nous de véritables apôtres de Jésus Christ.
3. Le doux hôte de notre âme.
Parfois, nous oublions la présence de l’Esprit Saint alors qu’en
réalité toute l’action de Dieu en notre vie passe par Lui.
Profitons de
ces quelques moments pour dialoguer avec Lui et pour Le remercier du
don du baptême ainsi que pour toutes les grâces reçues.
Prière:
Viens, Esprit Saint, allumer en moi le feu de ton
amour.
Rends-moi docile à tes inspirations afin que j'aime ce qui est bien
et que je jouisse toujours de tes consolations.
Résolutions:
Au début de chaque journée, invoquer l’Esprit Saint pour
qu’Il guide toutes mes actions.
Au moment de prendre une décision ou de
poser un acte, L’invoquer pour qu’Il m’accorde son aide.
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Pour prolonger la méditation:
- Du Premier Testament:
- Lv 25,1;10:
"YHWH parla à Moïse sur la montagne de Sinaï, et dit: Vous sanctifierez
la cinquantième année, vous publierez la liberté dans le pays pour tous
ses habitants: ce sera pour vous le jubilé; chacun de vous retournera
dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans sa famille."
- Dt 31,9;12:
"Moïse écrivit cette loi, et il la remit aux sacrificateurs, fils de
Lévi, qui portaient l'arche de l'alliance de YHWH, et à tous les
anciens d'Israël: Tu rassembleras le peuple, les hommes, les femmes,
les enfants, et l'étranger qui sera dans tes portes, afin qu'ils
t'entendent, et afin qu'ils apprennent à craindre YHWH, votre Dieu, à
observer et à mettre en pratique toutes les paroles de cette loi."
- Is 29,18-19: "En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre;
Et, délivrés de l'obscurité et des ténèbres,
Les yeux des aveugles verront.
Les malheureux se réjouiront de plus en plus en YHWH,
Et les pauvres feront du Saint d'Israël le sujet de leur allégresse."
- Du Nouveau Testament:
- Lc 24,25;27:
"Alors Jésus dit [aux disciples d'Emmaüs]: O hommes sans intelligence,
et dont le cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes!Et,
commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans
toutes les Écritures ce qui le concernait."
- Ac 1,1-2:
"Théophile, j'ai parlé, dans mon premier livre, de tout ce que Jésus a
commencé de faire et d'enseigner dès le commencement jusqu'au jour où il
fut enlevé au ciel, après avoir donné ses ordres, par le Saint Esprit,
aux apôtres qu'il avait choisis."
- Commentaire patristique:
Origène, Homélie 32,6 sur saint Luc:
« Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui » (Lc 4,20).
En ce moment aussi, dans notre synagogue, c'est-à-dire dans notre
assemblée*, vous pouvez, si vous le voulez, fixer les yeux sur le
Sauveur. Car, lorsque vous tenez le regard le plus profond de votre
cœur attaché à la contemplation de la sagesse, de la vérité et du Fils
de Dieu, vos yeux sont fixés sur Jésus.
Bienheureuse assemblée dont l'Écriture atteste que « tous avaient les yeux fixés sur lui »!
Comme je voudrais que cette assemblée mérite un témoignage semblable,
que tous, catéchumènes, fidèles, femmes, hommes et enfants, regardent
Jésus avec les yeux non du corps, mais de l'âme!
-------
*
Le mot "synagogue" est effectivement la transcription directe du grec
"συναγωγή" qui signifie au sens strictement étymologique "assemblée".
- D'un auteur ancien:
Hugues de Saint-Victor (?-1141), chanoine régulier, théologien - Traité des Sacrements de la foi chrétienne, II, 1-2
« Avec la puissance de l'Esprit »
La sainte Église est le corps du Christ : un seul Esprit la
vivifie, l'unifie dans la foi et la sanctifie. Ce corps a pour membres
les croyants dont l'ensemble forme un seul corps grâce à un seul Esprit
et à une seule foi... Ainsi donc, ce que chacun possède en propre, il
ne l'a pas pour lui seul ; car celui qui nous accorde si généreusement
ses biens et les répartit avec tant de sagesse veut que chaque chose
soit à tous et toutes à chacun. Si quelqu'un a le bonheur de recevoir
un don de la grâce de Dieu, il doit donc savoir que ce qu'il a
n'appartient pas à lui seul, même s'il est seul à l'avoir.
C'est
par analogie avec le corps humain que la sainte Église, c'est-à-dire
l'ensemble des croyants, est appelée corps du Christ, et parce qu'elle
a reçu l'Esprit du Christ, dont la présence chez un homme est indiquée
par le nom de « chrétien » que le Christ lui donne. Ce nom désigne en
effet les membres du Christ, ceux qui participent à l'Esprit du Christ,
ceux qui reçoivent l'onction de celui qui est oint ; car c'est du
Christ que vient le nom de chrétien, et « Christ » veut dire « oint » ;
oint de cette huile de joie que, de préférence à tous ses compagnons
(Ps 44,8), il a reçue en plénitude pour la donner en partage à tous ses
compagnons, comme la tête aux membres du corps. « C'est comme l'huile
qui, versée sur la tête, descend sur la barbe, et de là s'écoule
jusqu'au bord du vêtement » (Ps 132,2) pour se répandre partout et tout
vivifier. Quand donc tu deviens chrétien, tu deviens membre du Christ,
membre du corps du Christ, participant de l'Esprit du Christ.
- D'un auteur moderne:
R. Hédouin, Les cris et les actes (1972):
« Aujourd'hui s'accomplit cette parole de l'Écriture ». Jésus aurait
d'ailleurs pu prendre n'importe quel autre passage. La conclusion
aurait été la même. En lui se condense, en effet, toute l'histoire du
peuple.Tout le passé devient présent. Et tout l'avenir aussi. En lui,
toute l'Écriture prend corps et vie. Il [...] fait des miracles chaque
jour pour les pauvres, les captifs, les aveugles, les opprimés de
toutes sortes. Nous non plus, nous n'avons pas le droit de lire
l'Évangile au passé. [...] Notre aujourd'hui personnel s'alourdit
chaque soir de l'aujourd'hui du monde apporté par les moyens
d'information. Mais c'est toujours l'aujourd'hui de Dieu et de son
Christ.
_________________________________________________________________
• Lc 4,21-30.
Étonnement,
scepticisme, hostilité, tentative de mise à mort... Jésus rencontre à
Nazareth le sort qu'ont connu tous les prophètes; le mauvais accueil de
leur message dans leur patrie les a amenés à le porter ailleurs.
Ainsi en sera-t-il aussi des disciples de Jésus...
Traduction et remarques :
Verset 21.
᾿ἤρξατο δὲ λέγειν πρὸς αὐτοὺς ὅτι σήμερον πεπλήρωται ἡ γραφὴ αὕτη ἐν τοῖς ὠσὶν ὑμῶν.
Alors il commença à leur dire: Aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie.
• Sur ce verset, voir ci-dessus.
• Sur la péricope qui va suivre:
Ce récit peut étonner par le brusque revirement de la foule, qui passe de l'admiration (v.22a) à l'animosité (v.22b; 28sqq).
Cette anomalie est sans doute le résultat d'une construction littéraire.
Un premier écrit racontait une visite de synagogue avec prédication de succès au début du ministère de Jésus (en Mc 1,2sqq avec "Nazareth"; avec "Nazara" cf. Lc 4,16, en Mt 4,13).
Ce récit a ensuite été repris, surchargé, et placé plus tard dans la vie de Jésus (Mt 13,53-58; Mc 6,1-6) pour montrer l'incompréhension et le refus qui ont fait suite à la faveur première du peuple.
De ce texte complexe, Luc (suivant la méthode qu'il avait indiquée en 1,3-4)
a tiré cette page qu'il a maintenue au début du ministère public de
Jésus comme une scène inaugurale - qui concentre en un raccourci
hautement symbolique la mission de grâce du Christ et le refus de son
peuple le plus proche.
Verset 22.
Καὶ
πάντες ἐμαρτύρουν αὐτῷ καὶ ἐθαύμαζον ἐπὶ τοῖς λόγοις τῆς
χάριτος τοῖς ἐκπορευομένοις ἐκ τοῦ στόματος αὐτοῦ καὶ ἔλεγον·
οὐχ οὗτός ἐστιν ὁ υἱός ᾿Ιωσὴφ;
Et
tous lui rendaient témoignage; ils étaient étonnés des paroles de grâce
qui sortaient de sa bouche, et ils disaient: N'est-ce pas le fils de
Joseph?
• τοῖς λόγοις τῆς χάριτος͂ - paroles de grâce : Voir les vv.18-19 et les notes sur ceux-ci ci-dessus.
Verset 23.
καὶ
εἶπε πρὸς αὐτούς· πάντως ἐρεῖτέ μοι τὴν παραβολὴν ταύτην·
ἰατρέ, θεράπευσον σεαυτόν· ὅσα ἠκούσαμεν γενόμενα εἰς τὴν
Καπερναούμ, ποίησον καὶ ὧδε ἐν τῇ πατρίδι σου.
Jésus
leur dit: Sans doute vous m'appliquerez ce proverbe: Médecin,
guéris-toi toi-même; et vous me direz: Fais ici, dans ta patrie, tout
ce que nous avons appris que tu as fait à Capernaüm.
• ἰατρέ, θεράπευσον σεαυτόν͂ - Médecin, guéris-toi toi-même:
Cette phrase est effectivement un proverbe très répandu déjà dans
l'Antiquité. Ici, il signifie que Jésus a deviné que les auditeurs vont
lui demander d'accomplir à Nazareth les prodiges qu'il a déjà effectués
(voir plus haut, sur les problèmes textuels) à Capharnaüm.
• On trouve deux formes grecques du nom de cette localité: Καπερναούμ - Capernaüm;
en général, les anglo-saxons conservent cette transcription, ainsi que
la plupart des traductions françaises de la Réformation. Et Καφαρναουμ - Capharnaüm, que nous connaissons mieux en français. Ce nom vient de deux mots hébreux: כּפר kâphâr - "village" (généralement ceint de murailles) et נחוּם nakhûm - "confortable" (si c'est l'adjectif) ou "Nahum" (nom d'un prophète).
Verset 24.
εἶπε δέ· ἀμὴν λέγω ὑμῖν ὅτι οὐδεὶς προφήτης δεκτός ἐστιν ἐν τῇ πατρίδι αὐτοῦ.
Mais, ajouta-t-il, je vous le dis en vérité, aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie.
• ἀμὴν - en vérité: Transcription grecque de l'hébreu אמן 'âmên "c'est vrai".
• οὐδεὶς προφήτης δεκτός ἐστιν ἐν τῇ πατρίδι αὐτου -aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie: Voir Né 9,26; Jr 11,21; 12,6.
Verset 25.
ἐπ᾿
ἀληθείας δὲ λέγω ὑμῖν, πολλαὶ χῆραι ἦσαν ἐν ταῖς ἡμέραις
᾿Ηλίου ἐν τῷ ᾿Ισραήλ, ὅτε ἐκλείσθη ὁ οὐρανὸς ἐπὶ ἔτη τρία
καὶ μῆνας ἕξ, ὡς ἐγένετο λιμὸς μέγας ἐπὶ πᾶσαν τὴν γῆν,
Je
vous le dis en vérité: il y avait plusieurs veuves en Israël du temps
d'Élie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois et qu'il y eut
une grande famine sur toute la terre;
Verset 26.
καὶ πρὸς οὐδεμίαν αὐτῶν ἐπέμφθη ᾿Ηλίας εἰ μὴ εἰς Σάρεπτα τῆς Σιδωνίας πρὸς γυναῖκα χήραν.et cependant Élie ne fut envoyé vers aucune d'elles, si ce n'est vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon.
• εἰς Σάρεπτα τῆς Σιδωνίας πρὸς γυναῖκα χήραν - vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon: Voir 1R 17,8-24.
Verset 27.
καὶ
πολλοὶ λεπροὶ ἦσαν ἐπὶ ᾿Ελισαίου τοῦ προφήτου ἐν τῷ ᾿Ισραὴλ,
καὶ οὐδεὶς αὐτῶν ἐκαθαρίσθη εἰ μὴ Νεεμὰν ὁ Σύρος.
Il
y avait aussi plusieurs lépreux en Israël du temps d'Élisée, le
prophète; et cependant aucun d'eux ne fut purifié, si ce n'est Naaman
le Syrien.
• Νεεμὰν ὁ Σύρος - Naaman le Syrien: Voir 2R 5,1-19.
Par
ces deux exemples parallèles, Jésus montre que sa mission concernera
aussi les personnes les plus inattendues: des non-Juifs, une veuve, et
un homme en état d'impureté rituelle du fait de sa maladie - donc des
"pauvres" (sur le sens à donner à ce terme, voir note sur 4,18 à cette page).
Verset 28.
καὶ ἐπλήσθησαν πάντες θυμοῦ ἐν τῇ συναγωγῇ ἀκούοντες ταῦτα,
Ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, lorsqu'ils entendirent ces choses.
Verset 29.
καὶ
ἀναστάντες ἐξέβαλον αὐτὸν ἔξω τῆς πόλεως καὶ ἤγαγον αὐτὸν
ἕως ὀφρύος τοῦ ὄρους, ἐφ᾿ οὗ ἡ πόλις αὐτῶν ᾠκοδόμητο, εἰς
τὸ κατακρημνίσαι αὐτόν·
Et
s'étant levés, ils le chassèrent de la ville, et le menèrent jusqu'au
sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le
précipiter en bas.
Verset 30.
αὐτὸς δὲ διελθὼν διὰ μέσου αὐτῶν ἐπορεύετο.
Mais Jésus, passant au milieu d'eux, s'en alla.
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Méditations et prolongements
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1. Méditation du P.About
(Radio-Vatican)
En ce quatrième dimanche du temps ordinaire, nous poursuivons notre
récit en saint Luc et nous nous retrouvons dans la synagogue alors que
Jésus vient de déclarer : « La parole que vous avez entendue, c’est
aujourd’hui qu’elle s’accomplit ». Tous lui rendent témoignage. Mais
Jésus est chez lui et il sait que derrière cet accueil de façade, peu
sont enclins à le croire. « N’est-ce pas le fils de Joseph ? » Le défi,
la défiance, commencent à se formuler. Quelques jours auparavant, Jésus
avait guéri de nombreux malades à Capharnaüm, cette ville de mauvaise
réputation, mi-païenne, mi-juive. Et le double défi se met en place :
Jésus, on le connaît, c’est le fils de Joseph ; chez nous il n’a rien
fait. Alors tous ces événements dont il serait l’auteur, osera-t-il les
accomplir dans son village qui respecte Dieu ? Qu’a-t-il à dire ou
faire de plus? On le connaît !
Et Jésus devine
leur cheminement : « Vous allez me dire : médecin, guéris-toi toi-même
(...) et fais donc de même dans ton pays ». Mais il sait que l’habitude
du temps, la relation de sang et la dimension affective font douter de
tout changement et surtout d’une autre amplitude d’être et de personne
chez les autres. On ne voit en lui que le fils de Joseph et de Marie.
L’ayant trop connu, d’aucuns ne peuvent soupçonner son être divin.
Alors Jésus a cette formule lapidaire si connue : « Nul n’est prophète
en son pays ! » et il accentue sa mise en relief de la vérité en citant
les exemples de la veuve de Sarepta, sous Élie, et du lépreux Naaman,
sous Élisée. La véritable foi nécessite de se départir de toute
affectation de sang, de sentiments et de nécessité. Seuls ceux libres
d’attaches, de quelque ordre qu’elles soient, sont capables de voir
dans le fils de Joseph, le fils de Dieu, le Rédempteur. D’où la fureur
de ses connaissances et de ses « frères » qui se sentent insultés parce
qu’il ne fera rien. Jésus ne veut rien faire car ses gestes et ses
paroles seront toujours, parmi eux, entachés de doute et de
contradictions. Alors, ultime désespoir face à une situation qui leur
échappe, ses « frères et ses connaissances » vont le déclarer faux
prophète et vouloir appliquer le châtiment dévolu : la lapidation.
Il
nous faut relire ce texte pour nous-mêmes. Je suis catholique,
j’appartiens au Christ Jésus, et j’ai mon conjoint à mes côtés, mon
fils, ma fille, mon père, ma mère. Et je désirerais tant qu’ils
changent, qu’ils se convertissent. En fait qu’ils me correspondent et
répondent à mes critères de vie et d’amour. Je suis comme cette foule
de « frères et connaissances » de Jésus qui exige de lui qu’il leur
corresponde et donc le rabaisse et nie ce qu’il est en vérité.
La
conversion, ma conversion est de ne pas vouloir changer l’autre mais de
m’adapter sans tromperie et avec amour. Combien de rancune et de
jalousie seraient évitées si j’osais te parler profondément, dans une
confiance, sans doute ni intérêt : rien que pour toi et avec toi. Je
t’aime, jusqu’à vouloir aimer tes défauts ou du moins m’y adapter, sans
retour d’intérêt.
« Mais lui, passant au milieu
d’eux, allait son chemin ». Liberté de cœur mais surtout d’amour de la
part de Jésus. Alors qu’il est mené jusqu’à l’escarpement, il passe au
milieu d’eux, car il aime. Son amour désarme toutes les velléités d’en
finir avec lui. Relisons l’hymne à l’amour de saint Paul dans la
deuxième lecture pour comprendre comment Jésus passe au milieu d’eux,
au milieu du monde, au milieu de mes doutes.
Seigneur,
je te prie pour ceux qui sont à mes côtés pour qu’aucun temps de
rancune accumulée ou d’insatisfaction non exprimée ne blesse notre
amour définitivement. Je te prie pour que, comme toi, dans l’amour, par
l’amour, et par toi, je puisse passer et désamorcer les situations de
haine, là où je suis. Merci pour ton amour qui me guide.
2. Méditation
Réflexion:
1. Nous voudrions souvent nous contenter du statu quo.
Comme
chaque semaine, Jésus arrive à la synagogue et, selon l’habitude,
il lit un passage de l’Ecriture. Pensant qu’il allait commenter plus
longuement le Texte, ceux qui étaient là sont stupéfaits à ses
paroles : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de
l’Écriture ». Comment osait-il dire une chose pareille ? Après tout,
ils le connaissaient, ils connaissaient ses parents: comment osait-il
se distinguer ainsi des autres ?
Le Seigneur nous invite souvent à
professer la vérité dans notre vie par nos paroles et par nos actions.
Pour cela, beaucoup nous interrogent, voire nous rabaissent. Pourtant,
nous ne pouvons pas garder pour nous le don de Dieu; nous devons le
proclamer du haut des toits ! Nous devons être ses disciples, des
disciples de la foi ! « Celui qui met sa confiance en
Dieu est libéré de la peur et il fait l’expérience de la présence
consolatrice de l’Esprit, surtout aux moments de l’épreuve et de
souffrance. » (Jean Paul II, 30 juin 2002).
2. Si vous vous enfermez, vous vous étoufferez.
Furieux, les anciens ont chassé Jésus de la ville et de leur vie, alors
qu’il leur annonçait la Bonne Nouvelle.
Peut-être nous fermons-nous aussi
quelquefois à ce que le Christ nous dit car nous ne voulons pas de son
message. Nous sommes souvent tentés d’écouter un autre message, moins
radical.
Tout comme Jésus a prouvé son amour pour nous en mourant sur
la Croix, nous devons lui prouver le nôtre, par notre
fidélité à sa parole, le joyau qui couronne l’amour.
« Semper fidelis,
toujours fidèle.
Être fidèle à l’heure de la prospérité n’est ni
exigeant ni difficile.
Être fidèle en l’absence de tentations, quand
nous sommes réconfortés, quand tout va comme nous le voulons: c’est
facile.
Au contraire, nous devons avoir une grande conscience de notre
promesse de fidélité quand nous traversons les moments amers de la vie,
quand on nous calomnie et on nous persécute, quand le Seigneur permet
que nous souffrions une grande sécheresse spirituelle.
C’est alors que
cela vaut la peine de rester fidèle » (P. Martial Maciel, mai 1949).
Prière:
Seigneur Jésus, accorde-moi la grâce de croire en ta
présence vivante !
Tout ce que je veux, c’est être ton serviteur
fidèle.
Donne-moi la force de ton amour pour que toute ma vie soit un
don généreux à ton Église.
Résolution:
Devant la tentation de faire des "raccourcis" dans ma vie spirituelle, m’arrêter et faire un acte d’amour pour Jésus.
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Pour prolonger la méditation:
- Du Nouveau Testament:
- Ac 21,12b-13:
"Nous priâmes Paul de ne pas monter à Jérusalem. Alors il répondit: Que
faites-vous, en pleurant et en me brisant le cœur? Je suis prêt, non
seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du
Seigneur Jésus."
- Ac 1,8: "Vous recevrez une
puissance, le Saint Esprit survenant sur vous, et vous serez mes
témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu'aux
extrémités de la terre."
- Ac 8,14-15: "Les
apôtres, qui étaient à Jérusalem, ayant appris que la Samarie avait
reçu la parole de Dieu, y envoyèrent Pierre et Jean. Ceux-ci, arrivés
chez les Samaritains, prièrent pour eux, afin qu'ils reçussent le Saint
Esprit."
- Ac 8,26-27: "Un ange du Seigneur,
s'adressant à Philippe, lui dit: Lève-toi, et va du côté du midi, sur
le chemin qui descend de Jérusalem à Gaza, celui qui est désert. Il se
leva, et partit. Et voici: un Éthiopien, un eunuque, ministre de
Candace, reine d'Éthiopie, et surintendant de tous ses trésors, était
venu à Jérusalem pour adorer Dieu."
- Ac 10,28:
"Vous savez, leur dit-il, qu'il est défendu à un Juif de se lier avec
un étranger ou d'entrer chez lui; mais Dieu m'a appris à ne regarder
aucun homme comme souillé et impur."
- Ac 11,19-20:
"Ceux qui avaient été dispersés par la persécution survenue à
l'occasion d'Étienne allèrent jusqu'en Phénicie, dans l'île de Chypre,
et à Antioche, annonçant la parole seulement aux Juifs. Il y eut
cependant parmi eux quelques hommes de Chypre et de Cyrène, qui, étant
venus à Antioche, s'adressèrent aussi aux Grecs, et leur annoncèrent la
bonne nouvelle du Seigneur Jésus."
- Ac 28,28: "Sachez donc que ce salut de Dieu a été envoyé aux païens, et qu'ils l'écouteront."
- Commentaire patristique:
Saint Cyrille d'Alexandrie (380-444), évêque et docteur de l'Église - Sur le prophète Isaïe, 5, 5. Le Christ a voulu amener à lui le monde entier et conduire à Dieu
le Père tous les habitants de la terre. Il a voulu rétablir toutes
choses dans un état meilleur et renouveler, pour ainsi dire, la face de
la terre. Voilà pourquoi, bien qu'il soit le Seigneur de l'univers, «
il a pris la condition de serviteur » (Ph 2,7). Il a donc annoncé la
bonne nouvelle aux pauvres, affirmant qu'il avait été envoyé dans ce
but (Lc 4,18).
Les pauvres, ou plutôt les gens que nous pouvons considérer comme
pauvres, sont ceux qui souffrent d'être privés de tout bien, ceux qui «
n'ont pas d'espérance et sont sans Dieu dans le monde » (Ep 2,12),
comme dit l'Écriture. Ce sont, nous semble-t-il, les gens venus du
paganisme et qui, enrichis de la foi dans le Christ, ont bénéficié de
ce divin trésor : la proclamation qui apporte le salut. Par elle, ils
sont devenus participants du Royaume des cieux et compagnons des
saints, héritiers des réalités que l'homme ne peut comprendre ni
exprimer - « ce que, d'après l'apôtre Paul, l'œil n'a pas vu, ce que
l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme,
ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment » (1Co 2,9)
A ceux qui ont le cœur brisé, le Christ promet la guérison et le pardon
des péchés, et il rend la vue aux aveugles. Comment ne seraient-ils pas
aveugles, les païens? [...] A eux, le Père envoie la lumière de la
vraie connaissance de Dieu. Car, appelés par la foi, ils l'ont connu;
plus encore, ils ont été connus par lui. Alors qu'ils étaient fils de
la nuit et des ténèbres, ils sont devenus enfants de la lumière, car le
jour les a illuminés, le Soleil de justice s'est levé pour eux, et
l'Etoile du matin leur est apparue dans tout son éclat. Rien pourtant
ne s'oppose à ce que nous appliquions tout ce que nous venons de dire
aux descendants d'Israël.
Eux aussi avaient le cœur brisé, ils
étaient pauvres et comme prisonniers, et remplis de ténèbres [...] Le
Christ est venu annoncer les bienfaits de son avènement précisément aux
descendants d'Israël avant les autres, et proclamer en même temps
l'année de grâce du Seigneur (Lc 4,19) et le jour de la récompense.
- D'un auteur moderne:
G. Bessière, Le feu qui rafraîchit (1978):
Les plus vieux livres de la Bible nous le montrent déjà: les prophètes
ne sont pas les hommes du Temple, ni les serviteurs du Palais. Ce sont
des hommes libres, enracinés en Dieu et en vaste humanité. Bergers de
l'humaine transhumance, ils vivent au large et respirent du souffle de
l'Esprit. Ces êtres d'incandescence voient si profond dans leur temps
qu'ils semblent parfois mettre à nu l'avenir. Ce sont des déchireurs
d'horizon. Ils dérangent, avec une insupportable lucidité, les hommes
qui vivent en surface, dans leurs rêves ou leurs illusions, et les
institutions qui s'enlisent en elles-mêmes [...] Jésus est de la race
vibrante et gênante des prophètes.
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• Lc 4,31-37
• L’autorité de Jésus… voilà à en croire l’évangéliste Luc ce qui
frappe ses auditeurs au début de sa prédication. Ils sont étonnés par
son enseignement : lui qui vient d’une bourgade perdue et qui n’a pas
étudié les lettres, il «parle avec autorité et non comme leurs
scribes». Ils sont effrayés par son pouvoir sur les esprits du mal qui
témoignent de sa sainteté et s’enfuient à son ordre. «Quelle est cette parole ?»
Cette parole qui interprète la loi est la Parole même de la Loi.
L’autorité de Jésus est celle de l’auctor, de l’auteur de la loi
révélée par Dieu à son peuple pour le faire avancer, au long du temps,
dans la connaissance et l’amour. «Il parle et cela est»,
dit un psaume. Le Verbe qui, au commencement du temps, a séparé la
lumière des ténèbres, ici, à la plénitude des temps, profère la loi
nouvelle, et cela est.
Car sa parole sage est aussi une parole efficace. Cette parole
créatrice est aussi rédemptrice. Non seulement elle sépare le mal du
bien, mais elle l’écarte de nos vies : «Silence, sors de cet homme !»
Même si, lorsque le diable sera «revenu au temps marqué» (Luc 4,33),
c’est le silence de la croix et du tombeau que traversera le Verbe pour
assurer sa victoire définitive et proclamer, au matin de Pâques : «C’est moi !»
Car l’autorité de Jésus, créatrice et rédemptrice, est celle de Dieu
même. Celle de «l’envoyé» pour qui témoigne le Père (Jean 8,18), qui
est aussi le Verbe de Dieu «venu dresser sa tente parmi nous»
(Jean 1,14). La Parole éternelle qui a créé la lumière, devenue la
Parole qui veut habiter en notre cœur pour l’éclairer. Comment ne pas
l’écouter ? Comment ne pas lui faire confiance ?
• Deux questions ponctuent ce passage :
Que nous veux-tu ?
Quelle est
cette parole ?
Deux questions que suscite la venue à Capharnaüm de
Jésus de Nazareth, au tout début de sa prédication, alors que ses
compatriotes s’interrogent sur ce prophète qui se lève en Galilée.
Deux
questions que suscite toujours en nos vies Jésus-Christ, Fils de Dieu,
mort et ressuscité.
Deux questions comme deux attitudes possibles face
à lui, Jésus, et qui divisent moins l’humanité en deux parts qu’elles
n’alternent, toutes deux, dans le même cœur. Mon cœur.
Que nous veux-tu ? Que me veux-tu ? Pourquoi es-tu venu à moi ? Pour me
sauver, dit-on. Mais de quoi, de qui ai-je besoin d’être sauvé ? Et que
vas-tu pour cela déplacer, déranger, changer dans ma vie ? Que me
veux-tu, toi dont l’autorité inspire la crainte ? Quelle est cette
parole ? D’où lui vient cette puissance, cette efficacité qui terrasse
le
mal ? Et pourquoi quelque chose en moi semble la reconnaître et
vibrer à son appel ?
Ainsi balançons-nous entre défiance et attirance.
Ainsi sommes-nous à la fois repliés sur nous-mêmes, attachés à ce qui,
à nos yeux, nous définit et nous rassure, fût-ce notre péché ; et
désireux d’autre chose, d’une parole qui nous ouvre à plus grand que
nous et nous guérisse.
Il faut donc bien, à la fin, choisir.
Consentir à ce que la confiance
l’emporte, à ce que la peur de l’inconnu laisse place à la véritable
crainte de Dieu qui est reconnaissance de la grandeur de son dessein
d’amour.
Alors la parole fera sens. Alors je reconnaîtrai la voix du
Fils bien-aimé qui s’est fait homme pour chercher l’homme qui est sien
et, à travers elle, la voix du Père de miséricorde.
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• Lc 4,38-44
• Une journée dans la vie du Fils de Dieu fait homme : il guérit, il
prêche, il prie.
Il est venu dans le monde et il y reste en seul à seul
avec son Père. Il n’a jamais quitté le sein du Père, mais il ne cesse
de sortir vers les hommes.
Les événements de cette journée sont comme
un sommaire de la trajectoire de la Parole de Dieu venue en notre
chair.
Le Verbe au milieu des hommes inlassablement rend à la vie.
S’il
a pris corps, c’est pour toucher et guérir notre corps de sa puissance
vivifiante.
S’il parle «avec autorité», c’est pour chasser
l’auteur de la mort qui vient en nous contrecarrer les forces de la
vie.
S’il prêche dans les synagogues, c’est pour annoncer la Bonne
Nouvelle du Royaume où Dieu veut nous faire partager sa vie.
La Parole
se propage de la maison à la ville entière, de la ville aux bourgs
voisins. Les premiers disciples qui sont là, encore dans l’intimité de
la maison, vont partir la porter au monde. Ils vont pas à pas apprendre
à la connaître jusqu’à pouvoir lui dire à la fin : «Nous voyons maintenant que tu sais tout. Cette fois nous croyons que tu es sorti de Dieu» (Jean 16,30). Jésus achevant sa trajectoire, c’est alors par eux que la Parole de vie sera portée à toute la création.
Ce qui tisse la journée du Fils de l’homme ne peut-il aussi désormais
emplir les jours des fils des hommes ?
Ne se trouve-t-il pas esquissé
ici l’exemple d’une vie partagée harmonieusement entre le service des
frères et la louange du Père ?
D’une existence qui sait s’engager sans
réserve dans l’action et se retirer sans partage dans la contemplation,
selon la pulsion vitale qui nous ramène de Dieu au monde, du monde à
Dieu.
• Rencontre avec des foules au coucher du soleil et cœur à cœur avec Dieu
seul au petit matin, compassion pour les hommes et prière solitaire :
la journée de Jésus se vit ainsi à la croisée de ces exigences
contradictoires.
Être tout aux hommes et se laisser interpeller,
retenir par eux — saisi aux entrailles par la pitié, comme aime à le
noter l’évangéliste Luc ; et être tout à Dieu et rester établi avec lui
dans un dialogue d’amour.
Cette journée peut paraître bousculée,
écartelée entre le désir irrépressible de la prière et les appels
pressants de la charité.
N’est-elle pas plutôt le signe concret que le
second commandement est «semblable au premier» (Matthieu 22,39) ?
L’amour est un et ne se peut diviser : il trouve sa force dans
l’oraison du petit jour ; et il s’accomplit en actes au long du jour.
Ne serait-ce pas cela, «la Bonne Nouvelle du règne de Dieu» que Jésus
est venu vivre tout autant que prêcher ?
Que tout peut être vécu dans
l’amour et par l’amour, et que cet amour jailli du Père et venu à nous
par son Fils est appelé à s’étendre, à toucher de sa puissance de vie
tout homme, jusque dans les profondeurs cachées du mal qui subsistent
en lui.
Et cela ne justifie-t-il pas l’urgence intérieure qui pousse le
maître, et après lui ses disciples, à porter, à transmettre partout et
à tous cette annonce salutaire ? « Il faut que j’aille aussi dans les
autres villes... »
La journée de Jésus devient ainsi comme un résumé de
la vie du missionnaire, c’est-à-dire de tout baptisé : une vie parfois
décousue, happée par les urgences ; mais profondément unifiée parce
qu’irriguée par l’amour reçu de Dieu et partagé entre tous.
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