Sur le Carême des années C
et pour vivre la semaine du lundi 8 au samedi 13 mars "Bible en main",
14 mars 2010
Quatrième dimanche
de Carême - C
Durant
le Temps de Carême, je remplace l'introduction aux Textes de la
Messe dominicale par une homélie des Fraternités Monastiques de
Jérusalem (voir plus bas).
Première Lecture - Jos 5,10-12
Psaume - Ps 34,1;7-9c;13-14
Deuxième Lecture - 2Co 5,17-21
Evangile - Lc 15,1-3;11-32
(Ce dimanche est couramment appelé
« dimanche de Laetare » – car
en latin l’introït commençait par les mots « Laetare Ierusalem » – ce
qui indique que ce 4ème dimanche, à mi-parcours de Carême,
est un jour de joie, joie profonde qui habitera toute notre prière, joie de
la Vie nouvelle, joie de la Réconciliation)
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Les Textes
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• Première Lecture :
• Jos 5,10-12.
Avec le passage du Jourdain et l’entrée dans la
Terre promise, commence une nouvelle étape de l’histoire du Salut.Elle est inaugurée par une célébration de la Pâque
comme le fut le départ sur la route de l’Exode.
Sur ce texte:
• Sur Jos 5,2-15:
L'entrée dans le Pays promis et la préparation de sa conquête se poursuivent par la célébration de deux cérémonies centrales et hautement significatives: la circoncision et la Pâque (également présentes en Ex 12 - ce qui exprime la correspondance entre la sortie d'Égypte et l'entrée en Canaan). Elles manifestent la bonne disposition et la fidélité du peuple envers YHWH et son Alliance; en retour,celui-ci exprime sa volonté de conduire la conquête.
Traduction et notes:
Verset 10.
ויחנו בני־ישׂראל בגלגל ויעשׂו את־הפסח בארבעה עשׂר יום לחדשׁ בערב בערבות יריחו׃
Les enfants d'Israël campèrent à Gilgal; et ils célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois, sur le soir, dans les plaines de Jéricho.
•בגלגל - à Gilgal: Dernière étape sur la route de l'Exode, à l'ouest du Jourdain, où Josué fit ériger douze pierres pour commémorer le passage du fleuve à pied sec (Jos 4).C'est là que furent circoncis les בני־ישׂראל, les enfants d'Israël (Jos 5,3).Selon Eusèbe de Césarée (Onom. 46,18sqq), Gilgal se trouvait à 2 milles romains de Jéricho. Le site est mentionné par de nombreux pèlerins du Moyen Âge, dont certains assurent avoir "vu la pierre".
Sur la carte de Madaba, les douze pierres sont indiquées au nord de Jéricho.
<- Mosaïque-pavement de l'église byzantine de Madaba-Mebda - VIème siècle de notre ère - détail: Le Jourdain se jetant dans la Mer Morte; Jéricho et l'église des "Douze pierres de Gilgal".
Selon Arculf (vers 680 de notre ère), une église fut édifiée à leur emplacement; la dernière mention de cette église date du XIIème siècle.
L'église des "Douze pierres de Gilgal", au nord de Jéricho. Les "Douze pierres" sont représentées en clair sur un fond plus foncé, comme si elles étaient incluses dans un mur de l'église. ->
Le site a été identifié avec Khirbet-el-Mefjer, mais aussi avec d'autres sites de la région de Jéricho.
On a mis au jour, à proximité du kibboutz de Gilgal, des vestiges du Natoufien (avant 8500 av. notre ère) et du Néolithique pré-céramique A (8500-7000 av. notre ère) comprenant notamment des édifices curvilignes, des outils en silex, et une figurine anthropomorphe en pierre.
Le texte (Jos 5,9) rattache le nom de ce lieu au verbe גּלל gâlal, qui signifie rouler:
ויאמר יהוה אל־יהושׁע היום גלותי את־חרפת מצרים מעליכם ויקרא שׁם המקום ההוא גלגל עד היום הזה׃
"YHWH-Adonaï dit à Josué: Aujourd'hui, j'ai fait rouler de dessus vous la honte (ramenée) de l'Égypte. Et ce lieu fut appelé du nom de Gilgal jusqu'à ce jour".
•הפסח - la Pâque: Voir à cette page; "le quatorzième jour du mois": le 15 du mois de Nissân.
Verset 11.
ויאכלו מעבור הארץ ממחרת הפסח מצות וקלוי בעצם היום הזה׃
Ils mangèrent du blé du pays le lendemain de la Pâque, des pains sans levain et du grain rôti; ils en mangèrent ce même jour.
•Cette semaine de la Pâque (sur les pains sans levain, voir Ex 12,15 et Lv 23,6; ainsi que la page citée ci-dessus) marque la fin d'une période particulièrement importante de l'histoire d'Israël, le séjour au désert durant lequel le peuple vivait de la manne - et le début d'une nouvelle période, celle de la vie sédentaire en Canaan.
Verset 12.
וישׁבת המן ממחרת באכלם מעבור הארץ ולא־היה עוד לבני ישׂראל מן ויאכלו מתבואת ארץ כנען בשׁנה ההיא׃
La manne cessa le lendemain de la Pâque, quand ils mangèrent du blé du pays; les enfants d'Israël n'eurent plus de manne, et ils mangèrent des produits du pays de Canaan cette année-là.
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• Psaume :
• Ps 34 (hébraïque) / 33 (LXX, Vulgate et liturgique), 2-7: antienne: 9a.
Gloire et louange à Dieu ! Il accueille les pauvres de cœur et ses fils
prodigues au repas pascal de chaque dimanche.
Dieu s'engage totalement dans ce qu'il dit. Dès lors, je suis sûr de voir la réalisation de sa promesse.
Sur ce psaume:
• Ce
psaume est attribué à David, comme l'indique sa suscription "לדוד".
• C'est à la fois un psaume de reconnaissance à l'occasion d'un danger (voir ci-dessous la note sur le v.1); et un psaume d'instruction concernant la juste attitude du fidèle envers YHWH.
• C'est un psaume alphabétique (voir à ce sujet l'introduction à ce psaume, à cette page), comme les Ps 9, 34, 111, 112, 119 et 145 - quelques irrégularités près.
Traduction et notes:
Verset 1.
לדוד בשׁנותו את־טעמו לפני אבימלך ויגרשׁהו וילך׃
De David. Lorsqu'il contrefit l'insensé en présence d'Abimélek, et qu'il s'en alla chassé par lui.
•Sur les circonstances évoquées, voir 1S 21,10-16. En fait, le nom du roi était Akish (Abimélek étant le nom d'une dynastie de rois philistins: voir Gn 20,2; 21,22-23; 26,1); c'était le roi philistin de Gath, auprès duquel David, craignant Saül, avait trouvé refuge avec sa famille; assigné par lui à résidence à Ciqlag, il s'était mis à son service, sans cependant jamais attaquer les Hébreux (1S 27 et 29).
Verset 2.
אברכה את־יהוה בכל־עת תמיד תהלתו בפי׃
Je bénirai YHWH-Adonaï en tout temps;
Sa louange sera toujours dans ma bouche.
Verset 3.
ביהוה תתהלל נפשׁי ישׁמעו ענוים וישׂמחו׃
Que mon âme se glorifie en YHWH-Adonaï!
Que les malheureux écoutent et se réjouissent!
• ענוים- les malheureux: Le mot ענו ‛ânâw ou עניו ‛ânâyw est traduit par "le malheureux", "l'humble", "l'affligé" (le pluriel, que l'on trouve ici, ענוים "les anawim" est souvent employé en français sous cette forme simplement transcrite); c'est celui qui, ayant conscience qu'il ne peut pas s'en sortir par lui-même, se confie totalement en Dieu (v.7).
Verset 4.
גדלו ליהוה אתי ונרוממה שׁמו יחדו׃
Exaltez avec moi YHWH-Adonaï!
Célébrons tous son nom!
Verset 5.
דרשׁתי את־יהוה וענני ומכל־מגורותי הצילני׃
J'ai cherché YHWH-Adonaï, et il m'a répondu;
Il m'a délivré de toutes mes frayeurs.
Verset 6.
הביטו אליו ונהרו ופניהם אל־יחפרו׃
Quand on tourne vers lui les regards, on est rayonnant de joie,
Et le visage ne se couvre pas de honte.
Verset 7.
זה עני קרא ויהוה שׁמע ומכל־צרותיו הושׁיעו
Quand un malheureux crie, YHWH-Adonaï entend,
Et il le sauve de toutes ses détresses.
Verset 9a.
טעמו וראו כי־טוב יהוה
Sentez et voyez combien YHWH-Adonaï est bon!
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• Deuxième Lecture :
• 2Co 5,17- 21.
Dieu offre à tous les hommes la grâce de devenir,
en Jésus Christ et par lui, créatures nouvelles dans un monde nouveau.Encore faut-il se laisser réconcilier.
Naturalisés citoyens des cieux, ceux qui s'attachent au Christ sans partage verront leur pauvre corps transfiguré à l'image du corps glorieux du Ressuscité le jour où il reviendra. Leur attente ne sera pas déçue.
Sur ce texte:
• Sur Paul; sur les épîtres aux Corinthiens; sur 2Co 5,11 -6,13: Voir à cette page.
Traduction et notes:
Verset 17.
ὥστε εἴ τις ἐν Χριστῷ, καινὴ κτίσις· τὰ ἀρχαῖα παρῆλθεν, ἰδοὺ γέγονε καινά τὰ πάντα·
Ainsi, si quelqu'un est dans le Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles.
• ἐν Χριστῷ - dans le Christ: C'est à dire "uni au Christ".
•εἴ τις ἐν Χριστῷ, καινὴ κτίσις͂ͅ - si quelqu'un est dans le Christ, il est une nouvelle créature: Dans les deux membres de cette phrase, le verbe est sous-entendu, ce qui la rend plus frappante; le nom κτίσις ktisis peut se traduire par "créature" ou "création"; c'est d'ailleurs ce dernier sens qu'a choisi la traduction hébraïque du NT: בּריאה berı̂y'âh.
• τὰ ἀρχαῖα παρῆλθεν - Les choses anciennes sont passées: Le péché et la mort spirituelle ont été vaincus (même s'ils gardent parfois encore un certain pouvoir) par le Christ.
La traduction liturgique est beaucoup trop explicite par rapport au grec - tant
- par l'emploi du substantif "monde" pour traduire les deux adjectifs au neutre pluriel, ce qui est toujours une expression à la fois très vague et très globalisante (on pourrait traduire "tout ce qui est ancien [...] tout ce qui est nouveau"),
- que par l'ajout de l'adverbe "déjà",
- et par l'emploi du verbe "naître" pour traduire le verbe γίνομαι ginomaï, ce qui est une extrapolation puisque celui-ci signifie "devenir"
• ἰδοὺ - voici: Littéralement "vois"; sorte de "ponctuation" du discours, comme הנּה hinnêh en hébreu.
Verset 18.
τὰ δὲ πάντα ἐκ τοῦ Θεοῦ τοῦ καταλλάξαντος ἡμᾶς ἑαυτῷ διὰ ᾿Ιησοῦ Χριστοῦ καὶ δόντος ἡμῖν τὴν διακονίαν τῆς καταλλαγῆς,
Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par le Christ, et qui nous a donné le ministère de la réconciliation.
• τὴν διακονίαν τῆς καταλλαγῆς - le ministère de la réconciliation: Voir 1,1; 3,6 et note sur 1Co 12,28 sur le rôle des apôtres, leur "ministère". Sur le thème de la "réconciliation", voir Rm 5,10. Certains voient dans la "réconciliation" la disparition de l'hostilité aussi bien du côté de l'homme que du côté de Dieu; mais selon Mt 5,23-24, il s'agit plutôt de la disparition de l'hostilité du côté de celui qui a été offensé.
On doit ajouter qu'ici, comme en Rm 5,10 et Col 1,21-22, la "réconciliation" est une œuvre de Dieu, et qu'elle a été accomplie par la mort de Jésus Christ (Rm 5,10). Elle vient du fait que Dieu ne tient plus compte de nos faute: il change d'attitude envers nous et renonce à toute hostilité envers nous (il faut noter la notion de "colère" de Dieu en Rm 5,9) à cause de nos fautes; il nous accueille grâce au sacrifice du Christ.
Verset 19.
ὡς ὅτι Θεὸς ἦν ἐν Χριστῷ κόσμον καταλλάσσων ἑαυτῷ, μὴ λογιζόμενος αὐτοῖς τὰ παραπτώματα αὐτῶν, καὶ θέμενος ἐν ἡμῖν τὸν λόγον τῆς καταλλαγῆς.
Car Dieu était dans le Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n'imputant point aux hommes leurs offenses; et il a mis en nous la parole de la réconciliation.
• Θεὸς ἦν ἐν Χριστῷ κόσμον καταλλάσσων ἑαυτῷ - Dieu était dans le Christ, réconciliant le monde avec lui-même: La "réconciliation avec Dieu" passe par le pardon des péchés, que Dieu efface grâce à l'œuvre du Christ (voir Rm 4,3-7).
Verset 20.
῾Υπὲρ Χριστοῦ οὖν πρεσβεύομεν ὡς τοῦ Θεοῦ παρακαλοῦντος δι᾿ ἡμῶν δεόμεθα ὑπὲρ Χριστοῦ, καταλλάγητε τῷ Θεῷ·
Nous
remplissons donc les fonctions d'ambassadeurs pour le Christ, comme si
Dieu exhortait par nous; nous vous en supplions au nom du Christ: Soyez
réconciliés avec Dieu!
•πρεσβευομεν - Nous remplissons les fonctions d'ambassadeurs: Les apôtres sont les représentants plénipotentiaires de Dieu, parlant au nom du Christ ("ὑπὲρ Χριστοῦ "
deux fois dans le verset): ils ont comme tâche, en particulier,
d'expliciter "la foi qui a été transmise une fois pour toutes à ceux
qui appartiennent à Dieu" et que contient le Nouveau Testament (voir Ep 6,20).
Verset 21.
῾τὸν γὰρ μὴ γνόντα ἁμαρτίαν ὑπὲρ ἡμῶν ἁμαρτίαν ἐποίησεν, ἵνα ἡμεῖς γενώμεθα δικαιοσύνη Θεοῦ ἐν αὐτῷ.
Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions, en lui, justice de Dieu.
•τὸν γὰρ μὴ γνόντα ἁμαρτίαν- Celui qui n'a point connu le péché: Voir Rm 8,3; Hé 4,15.
•ὑπὲρ ἡμῶν ἁμαρτίαν ἐποίησεν - [Dieu] l'a fait devenir péché pour nous: Le Christ a porté sur lui la peine qu'encourait notre péché, c'est-à-dire la mort (voir Ga 3,3). Certains comprennent "pour nous, [Dieu] l'a fait sacrifice pour le péché" (le "bouc émissaire" - voir Is 53,10).
• ἵνα ἡμεῖς γενώμεθα δικαιοσύνη Θεοῦ ἐν αὐτω- afin que nous devenions en lui justice de Dieu: Traduction littérale; autre traduction, plus contestable (préposition "ἐν" traduite par "par", traduction de "ἡμεῖς γενώμεθα"
un peu hasardeuse): "afin que, par lui [le Christ], la justice de Dieu se
réalise en nous". La traduction liturgique "nivelle" le verset, en
particulier par la répétition du verbe "identifier", qui n'existe pas
dans l'original grec.
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• Evangile :
• Lc 15,1-3;11-32.
Jésus, qui n’a pas connu le péché, a fait bon
accueil aux publicains et aux pécheurs – allant jusqu’à s’asseoir à leur table.
A ceux qui s’en étonnaient, il a répondu par une
parabole : « Voyez ce père qui guette le retour de son
fils, parti au loin où il mené mauvaise vie. Dès qu’il l’aperçoit, il court à
ses devants, le serre contre lui, organise une grande fête à laquelle il convie
tous ceux de la maison. Tel est Dieu. Vous qui l’avez abandonné, revenez à lui : il
vous attend les bras grand ouverts.Et vous qui êtes restés fidèlement auprès de lui,
réjouissez-vous avec votre père et les anges du ciel quand un de vos frères revient
au foyer paternel ! »
La manière de traiter les pécheurs, de les
accueillir, de juger ceux qui leur ouvrent les bras, est un test pour chacun de
nous, pour nos communautés chrétiennes, pour l’Eglise : notre Dieu est-il
bien celui de Jésus Christ ?...
Sur ce texte:
• Sur Lc 15,1-32: Aux pharisiens et aux spécialistes de la Loi indignés, Jésus raconte trois paraboles par lesquelles il explique son attitude envers les collecteurs d'impôts et autres pécheurs notoires (vv.1-2). Ces trois paraboles sont étroitement liées (il d'ailleurs dommage que seule la troisième soit lue ce dimanche; et je ne saurais trop vous engager à lire toute cette section avant la messe!):
- par des thèmes communs: la joie; "perdu et retrouvé" (vv.6;9;24;32);
- par la progression: une brebis perdue sur 100 < une pièce perdue sur 10 < un fils perdu sur 2.
Les vv.7 et 10 montrent que ces paraboles parlent de Dieu et de la façon dont il accueille le pécheur qui revient à lui.
L'attitude de Jésus est en harmonie avec celle du Père, et il invite ses auditeurs à adopter le même mode de pensée.
Pour Dieu, la repentance d'un pécheur est source de joie (vv.3-10).
L'attitude des collecteurs d'impôts et des pécheurs qui s'attachent à Jésus, écoutant sa parole avec avidité, est donc source de joie et de fête (les repas que Jésus partage avec eux en est l'image).
Telle est aussi la façon dont le père accueille son fils perdu (vv.11-32) qu'il réintègre dans sa famille et rétablit dans ses droits.
Le second fils cependant ne veut pas voir son frère, et de plus il ne comprend pas que son père soit bon envers lui.Le manque de charité et d'amour des pharisiens et des spécialistes de la Loi révèle leur profonde méconnaissance de Dieu et témoigne d'une vie religieuse marquée par la frustration.
Les deux premières paraboles sont présentées sous forme interrogative, la troisième n'a pas de conclusion: on ne sait pas ce que le fils aîné décide de faire. L'invitation est donc lancée aux pharisiens et aux scribes (ainsi qu'à nous-mêmes, lorsque nous nous comportons en "fils aînés"!) de se décider à se joindre à la fête ou à rester dehors...
Traduction et notes:
Verset 1.
᾿ ῏Ησαν δὲ ἐγγίζοντες αὐτῷ πάντες οἱ τελῶναι καὶ οἱ ἁμαρτωλοὶ ἀκούειν αὐτοῦ.
Tous les publicains et les gens de mauvaise vie s'approchaient de Jésus pour l'entendre.
• οἱ τελῶναι- les publicains: Les "publicains", les collecteurs d'impôts étaient détestés par le peuple
- parce qu'ils percevaient les impôts (!);
- parce que ces impôts étaient reversés pour la plus grande part aux romains; les publicains étaient donc perçus comme des "collaborateurs";
- parce que les impôts perçus étaient d'autant plus exorbitants que les publicains n'étaient pas "salariés", mais se payaient sur ce qu'ils prélevaient.
Pourtant, tout comme certaines "gens de mauvaise vie", ils sont déjà présentés positivement en 7,29 (ils demandent le baptême); voir aussi 3,12-13; 5,29; 7,34;36-50; 19,1-10.
Verset 2.
καὶ διεγόγγυζον οἱ Φαρισαῖοι καὶ οἱ γραμματεῖς λέγοντες ὅτι οὗτος ἁμαρτωλοὺς προσδέχεται καὶ συνεσθίει αὐτοῖς.
Et les pharisiens et les scribes murmuraient, disant: Cet homme accueille des gens de mauvaise vie, et mange avec eux.
• οἱ Φαρισαῖοι- les pharisiens: Les pharisiens étaient particulièrement attachés à l'étude et à la mise en pratique de la Loi mosaïque et de la Tradition (voir, par ex. Mt 15,2); cette dernière, transmise oralement de génération en génération, contenait des règles d'origine biblique (précisant, adaptant ou interprétant la Loi), ou non-biblique. L'intention était de construire une sorte de "haie" autour de la Loi, de manière à empêcher, de la part du Juif malintentionné ou simplement inattentif de commettre toute transgression. Ces règles seront mises par écrit autour de 200 de notre ère (la Mishna, voir en cliquant ici) traitent notamment et de façon très détaillée des questions de pureté rituelle; elles sont à l'origine du Talmud. • συνεσθίει αὐτοῖς - mange avec eux: En mangeant avec des personnes en état d'impureté rituelle - ce qu'étaient les "publicains et les gens de mauvaise vie" - on se mettait soi-même dans ce même état d'impureté (voir la page sur les lois alimentaires).
Verset 3.
εἶπε δὲ πρὸς αὐτοὺς τὴν παραβολὴν ταύτην λέγων·
Mais il leur dit cette parabole:
• τὴν παραβολὴν ταύτην - cette parabole: En utilisant les paraboles (voir Mc 4,2), Jésus se situait dans la droite ligne du PT et de la Tradition juive (voir par ex. 2S 12,1-4; Ps 78,2; Is 5,1-7; Ez 17,2-10; 24,3-5).Ce mot désigne dans la Bible différentes sortes de paroles imagées (histoires, proverbes, chants, énigmes, etc.). Jésus utilise généralement des situations de la vie quotidienne de ses auditeurs (souvent dans le domaine agricole, prépondérant chez ceux-ci).
Verset 11.
Εἶπε δέ· ἄνθρωπός τις εἶχε δύο υἱούς.
Il dit encore: Un homme avait deux fils.
Verset 12.
καὶ εἶπεν ὁ νεώτερος αὐτῶν τῷ πατρί· πάτερ, δός μοι τὸ ἐπιβάλλον μέρος τῆς οὐσίας. καὶ διεῖλεν αὐτοῖς τὸν βίον.
Le plus jeune dit à son père: Mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien.
• πάτερ- Mon père: Dieu est présenté par Jésus comme un "père" en 11,1-13; 12,22-32.
• τὸ ἐπιβάλλον μέρος τῆς οὐσίας- la part de bien qui doit me revenir: Avant la mort de son père, le fils fait vendre une partie de la propriété familiale entre afin de pouvoir prendre possession de sa contre-valeur en argent. Dans le contexte de l'époque, un tel comportement est plus qu'inattendu: cela revient pour le fils à considérer son père comme déjà mort, et il humiliera toute sa famille devant le reste des habitants du village (comp. Pr 28,7b:
רעה זוללים יכלים אביו׃
"celui qui fréquente les débauchés fait honte à son père".
Verset 13.
καὶ μετ᾿ οὐ πολλὰς ἡμέρας συναγαγὼν πάντα ὁ νεώτερος υἱὸς ἀπεδήμησεν εἰς χώραν μακράν, καὶ ἐκεῖ διεσκόρπισε τὴν οὐσίαν αὐτοῦ ζῶν ἀσώτως.
Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout ramassé, partit pour un pays éloigné, où il dissipa son bien en vivant dans la débauche.
• εἰς χώραν μακράν- un pays éloigné: Littéralement, l'adjectif μακρός
makros signifie "long, en distance et en temps"; donc "un pays que l'on met beaucoup de temps à atteindre", donc, pour les Juifs, un pays païen: on va le voir au v.15.
Verset 14.
δαπανήσαντος δὲ αὐτοῦ πάντα ἐγένετο λιμὸς ἰσχυρὸς κατὰ τὴν χώραν ἐκείνην, καὶ αὐτὸς ἤρξατο ὑστερεῖσθαι.
Lorsqu'il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Verset 15.
καὶ πορευθεὶς ἐκολλήθη ἑνὶ τῶν πολιτῶν τῆς χώρας ἐκείνης, καὶ ἔπεμψεν αὐτὸν εἰς τοὺς ἀγροὺς αὐτοῦ βόσκειν χοίρους.
Il alla se mettre au service d'un des habitants du pays, qui l'envoya dans ses champs garder les pourceaux.
• χοίρους- les pourceaux: Le porc étant considéré comme impur par les Juifs, seuls les païens en élevaient; non seulement le fils, ayant dilapidé ("prodigué") tout son bien, est devenu serf d'un goï, d'un païen, mais il se trouve dans la pire des situations pour un Juif: il doit côtoyer des porcs et pis encore: s'en s'occuper!
Verset 16.
καὶ ἐπεθύμει γεμίσαι τὴν κοιλίαν αὐτοῦ ἀπὸ τῶν κερατίων ὧν ἤσθιον οἱ χοῖροι, καὶ οὐδεὶς ἐδίδου αὐτῷ.
Il aurait bien voulu se rassasier des caroubes que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait.
• ἐπεθύμει γεμίσαι τὴν κοιλίαν αὐτοῦ ἀπὸ τῶν κερατίων ὧν ἤσθιον οἱ χοῖροι- Il aurait bien voulu se rassasier des caroubes que mangeaient les pourceaux: Un pas de plus dans l'avilissement: il se serait même abaissé jusqu'à "partager" la nourriture des porcs!• ἀπὸ τῶν κερατίων - des caroubes: Gousses contenant des graines avec une pulpe à saveur douceâtre (pour plus de détails sur le caroubier et ses fruits, voir page sur TouBiChevat)
Verset 17.
εἰς ἑαυτὸν δὲ ἐλθὼν εἶπε· πόσοι μίσθιοι τοῦ πατρός μου περισσεύουσιν ἄρτων, ἐγὼ δὲ λιμῷ ἀπόλλυμαι.
Étant rentré en lui-même, il se dit: Combien de travailleurs mercenaires chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim!
Verset 18.
ἀναστὰς πορεύσομαι πρὸς τὸν πατέρα μου καὶ ἐρῶ αὐτῷ· πάτερ, ἥμαρτον εἰς τὸν οὐρανὸν καὶ ἐνώπιόν σου·
Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi,
• ἀναστὰς - Je me lèverai: Littéralement: "m'étant levé", "après m'être levé"; nous avons déjà vu que l'indication de ce mouvement dans la Bible précède un acte ou des paroles essentiels.
Verset 19.
οὐκέτι εἰμὶ ἄξιος κληθῆναι υἱός σου· ποίησόν με ὡς ἕνα τῶν μισθίων σου.
je ne suis plus digne d'être appelé ton fils; traite-moi comme l'un de tes mercenaires.
Verset 20.
καὶ ἀναστὰς ἦλθε πρὸς τὸν πατέρα ἑαυτοῦ. ἔτι δὲ αὐτοῦ μακρὰν ἀπέχοντος εἶδεν αὐτὸν ὁ πατὴρ αὐτοῦ καὶ ἐσπλαγχνίσθη, καὶ δραμὼν ἐπέπεσεν ἐπὶ τὸν τράχηλον αὐτοῦ καὶ κατεφίλησεν αὐτόν.
Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa.
• ἀναστὰς - Et il se leva: Reprise exacte du terme du v.18: insistance sur l'importance de sa résolution - et pas seulement indication d'un mouvement.
• δραμὼν - il courut: Littéralement: "se mettant à courir", c'est une attitude très inhabituelle, et humiliante pour un riche propriétaire foncier de Palestine (il doit relever sa robe pour courir; un homme d'un certain âge et d'un certain rang ne doit en outre pas s'abaisser à aller au-devant de qui que ce soit, à plus forte raison "en courant"!). Le père, oublieux de toutes les conventions sociales de l'époque et de la région, exprime ainsi sa joie de retrouver son fils.
Verset 21.
εἶπε δὲ αὐτῷ ὁ υἱὸς· πάτερ, ἥμαρτον εἰς τὸν οὐρανὸν καὶ ἐνώπιόν σου, καὶ οὐκέτι εἰμὶ ἄξιος κληθῆναι υἱός σου.
Le fils lui dit: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils.
• Le fils n'a pas le temps d'achever la phrase qu'il avait "préparée" au v.19: son père l'interrompt au v. suivant.
Verset 22.
εἶπε δὲ ὁ πατὴρ πρὸς τοὺς δούλους αὐτοῦ· ἐξενέγκατε στολὴν τὴν πρώτην καὶ ἐνδύσατε αὐτόν, καὶ δότε δακτύλιον εἰς τὴν χεῖρα αὐτοῦ καὶ ὑποδήματα εἰς τοὺς πόδας,
Mais le père dit à ses serviteurs: Apportez vite la plus belle robe, et l'en revêtez; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds.
• δότε δακτύλιον εἰς τὴν χεῖρα αὐτοῦ - mettez-lui un anneau au doigt: Signe de la réhabilitation du fils dans tous ses droits familiaux; il retrouve son autorité de fils et futur héritier de propriétaire foncier.
Le Retour de l'Enfant prodigue - eau-forte de Rembrandt ->
Verset 23.
καὶ ἐνέγκαντες τὸν μόσχον τὸν σιτευτόν θύσατε, καὶ φαγόντες εὐφρανθῶμεν,
Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous;
Verset 24.
ὅτι οὗτος ὁ υἱός μου νεκρὸς ἦν καὶ ἀνέζησε, καὶ ἀπολωλὼς ἦν καὶ εὑρέθη. καὶ ἤρξαντο εὐφραίνεσθαι.
car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir.
• νεκρὸς ἦν καὶ ἀνέζησε- [il] était mort, et il est revenu à la vie: Double sens de cette phrase:
- il était comme mort par rapport à sa famille;
- il a échappé de justesse à la mort, dans la misère où il se trouvait (vv.16-17). Comp. v.32.
Verset 25.
῏Ην δὲ ὁ υἱὸς αὐτοῦ ὁ πρεσβύτερος ἐν ἀγρῷ· καὶ ὡς ἐρχόμενος ἤγγισε τῇ οἰκίᾳ, ἤκουσε συμφωνίας καὶ χορῶν,
Or, le fils aîné était dans les champs. Lorsqu'il revint et approcha de la maison, il entendit la musique et les danses.
Verset 26.
καὶ προσκαλεσάμενος ἕνα τῶν παίδων ἐπυνθάνετο τί εἴη ταῦτα.
Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était.
Verset 27.
ὁ δὲ εἶπεν αὐτῷ ὅτι ὁ ἀδελφός σου ἥκει καὶ ἔθυσεν ὁ πατήρ σου τὸν μόσχον τὸν σιτευτόν, ὅτι ὑγιαίνοντα αὐτὸν ἀπέλαβεν.
Ce serviteur lui dit: Ton frère est de retour, et, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras.
Verset 28.
ὠργίσθη δὲ καὶ οὐκ ἤθελεν εἰσελθεῖν, ὁ οὖν πατὴρ αὐτοῦ ἐξελθὼν παρεκάλει αὐτόν.
Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d'entrer.
• ὁ οὖν πατὴρ αὐτοῦ ἐξελθὼν - Son père sortit: Littéralement "Son père, étant sorti"; c'est une nouvelle démarche humiliante du père envers l'un de ses fils (voir v.20; cette fois, il ne "court" pas, mais il quitte la table et sort de la maison, deux actes qu'il ne devrait pas faire selon les normes sociales de l'époque et de la région).
Verset 29.
ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπε τῷ πατρὶ· ἰδοὺ τοσαῦτα ἔτη δουλεύω σοι καὶ οὐδέποτε ἐντολήν σου παρῆλθον, καὶ ἐμοὶ οὐδέποτε ἔδωκας ἔριφον ἵνα μετὰ τῶν φίλων μου εὐφρανθῶ·
Mais il répondit à son père: Voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis.
• ἰδοὺ - voici: Littéralement "vois"; sorte de "ponctuation" du discours, comme הנּה hinnêh en hébreu.
• δουλεύωσοι - je te sers: Noter l'ironie de la situation : le plus jeune fils, qui avait voulu revenir comme serviteur, est accueilli comme un fils; alors que l'aîné, qui a toujours été un fils, se considère comme un serviteur.
Verset 30.
ὅτε δὲ ὁ υἱός σου οὗτος, ὁ καταφαγών σου τὸν βίον μετὰ πορνῶν, ἦλθεν, ἔθυσας αὐτῷ τὸν μόσχον τὸν σιτευτὸν.
Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c'est pour lui que tu as tué le veau gras!
• ὁ υἱός σου - ton fils: Noter qu'il ne dit pas "mon frère": il refuse de renouer le lien familial (c'est le père qui prononcera le mot "ἀδελφός" au v.32); on peut également penser que l'expression est prononcée avec acrimonie, le démonstratif "οὗτος", placé non à sa place habituelle (comp. v.24) mais après la locution qu'il présente, renforçant cette impression - on pourrait presque traduire "ce fils, que tu considères comme le tien", ou encore "celui-là", "cet individu, que tu considères comme ton fils". Voir aussi la note ci-dessus sur "δουλεύωσοι".
Verset 31.
ὁ δὲ εἶπεν αὐτῷ· τέκνον, σὺ πάντοτε μετ᾿ ἐμοῦ εἶ, καὶ πάντα τὰ ἐμὰ σά ἐστιν·
Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi;
Verset 32.
εὐφρανθῆναι δὲ καὶ χαρῆναι ἔδει, ὅτι ὁ ἀδελφός σου οὗτος νεκρὸς ἦν καὶ ἔζησε, καὶ ἀπολωλὼς ἦν καὶ εὑρέθη.
mais il fallait bien s'égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, parce qu'il était perdu et qu'il est retrouvé.
• εὐφρανθῆναι δὲ καὶ χαρῆναι ἔδει- mais il fallait bien s'égayer et se réjouir: En mangeant avec les pécheurs repentis, Jésus exprime la façon dont Dieu accueille les perdus qui reviennent à lui: avec joie. Il invite les pharisiens et les scribes (et nous tous!) à se joindre au repas de fête, et à s'associer ainsi au plan de Salut de Dieu.
• ὁ ἀδελφός σου οὗτος - ton frère que voici: En fait, le père reprend volontairement la tournure péjorative employée par son aîné, en la "renversant" par l'emploi du mot "ἀδελφός"; si l'on reprend les traductions proposées au verset précédent, on pourrait dire "ce frère, que je considère comme le tien", ou encore "celui-là", "cet individu, que je considère comme ton frère".
On remarquera également la reprise presque littérale des expressions du v.24 (à la seule exception du verbe simple "ἔζησε" ici et non de son composé "ἀνέζησε") - ce qui renforce le contraste entre:
1.οὗτος ὁ υἱός μουνεκρὸς ἦν καὶ ἀνέζησε, καὶ ἀπολωλὼς ἦν καὶ εὑρέθη
2.ὁ υἱός σουοὗτος
3.ὁ ἀδελφός σουοὗτοςνεκρὸς ἦν καὶ ἔζησε, καὶ ἀπολωλὼς ἦν καὶ εὑρέθη.
Comme on l'a vu dans l'introduction à la péricope, cette parabole n'a pas de conclusion: on ne sait pas ce que le fils aîné décide de faire... Au fils aîné, aux pharisiens et aux scribes, à nous, de choisir de s'associer ou non à la joie de la conversion!
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Méditation et prolongements
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Homélie par le Fr.Pierre-Marie Delfieux
Fondateur des Fraternités Monastiques de Jérusalem
Miséricorde encore et toujours
«Le retour du fils prodigue».
On croirait pouvoir tout contempler dans un tableau statique
(et il en est d’admirables signés des plus grands noms).
En fait, tout est en mouvement, en mouvement perpétuel,
dans cette parabole aussi actuelle qu’à jamais vivante.
Le plus jeune fils vient réclamer son héritage. Puis il part. Il part au loin.
Court avec frénésie en quête de toutes les expériences.
Ici, là, à droite, à gauche, partout.
Il fait son tour du monde et de ses nouveautés ;
des modes qui se démodent et des plaisirs qui sont tous éphémères.
La famine survient. La nostalgie l’assaille. Le remords l’envahit.
Alors, il rentre en lui-même, veut partir, retourner à la maison.
Et il part en effet et retourne vers son Père.
La suite est encore plus saisissante, presque choquante.
Voici le vénérable père qui scrute l’horizon. Il aperçoit son fils, de loin.
Il court se jeter à son cou, l’embrasse, revient vers la maison.
Et tout s’accélère dans un tourbillon d’impératifs :
Vite la belle robe ! Revêtez-le, mettez-lui son anneau, passez-lui des sandales,
amenez le veau gras, mangeons, festoyons !
Et c’est le tourbillon de la musique et des danses !
L’aîné revient à son tour, du fond des champs ;
appelle les serviteurs ; tourne sur lui-même en refusant d’entrer.
Le père va vers lui, insiste pour le faire avancer près de son frère…
On n’attend manifestement qu’une seule chose :
que tout s’arrête enfin pour qu’on puisse s’asseoir en paix à la table du festin familial.
Mais la parabole s’arrête là. Comme volontairement inachevée. Pourquoi ?
*
Pour la mieux comprendre,
commençons par nous demander si elle ne remonte pas encore plus haut
que ce qui nous est donné ici à contempler ;
dans quel lointain passé de la longue marche du peuple biblique,
elle vient peut-être puiser ses racines.
La première lecture de la liturgie de ce jour,
tirée du livre de Josué (5,10-12), nous oriente vers la réponse.
Au terme de sa rude errance au désert de l’Exode,
une fois passé le Jourdain, les fils d’Israël ont pu enfin
manger les produits de la terre, cette terre promise et tant désirée.
Fini de la manne chichement récoltée au lever du jour !
La même expérience marquera à jamais la mémoire du peuple
quand, au retour de l’exil à Babylone, ils pourront enfin
planter des vignes et en récolter les fruits (Jr 31,5 ; Za 8,12).
Mais qui donnera à l’homme, à tous les hommes,
assoiffés de bonheur, affamés de plénitude,
un vin d’allégresse sans partage et un pain de vie éternelle ?
Tout le Premier Testament nous dit que, pour cela, le Seigneur attend des siens
la miséricorde et l’adoration.
C’est-à-dire un amour filial envers Dieu qui est notre Père (Is 63,16 ; 64,7)
et un amour fraternel envers tous les hommes, à commencer par les plus proches (Lv 19,38).
Alors viendra le salut.
Manquerait-on dès lors d’amour des autres et, par là même, d’amour de Dieu ?
C’est ici que l’on peut se souvenir,
pour mieux saisir encore les antécédents de la parabole,
de ce rude décret concernant celui que le livre du Deutéronome appelle
le fils dévoyé et indocile, le fils qui, même puni,
refuse d’écouter ses parents et de se reprendre.
Que lui arrive-t-il alors ?
La Torah, la Loi nous dit qu’en ce cas,
ses concitoyens le lapideront jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Tout Israël l’entendra et craindra (Dt 21,18-20).
Ne nous offusquons pas trop vite :
nous manquons tous, si souvent, de compassion !
Qui donc, ici encore, viendra nous rappeler
la loi parfaite de la liberté que l’apôtre Jacques appelle aussi
la loi royale et la loi tout entière (Jc 2,8-13) ?
Cette loi déjà inscrite dans la parole des prophètes où Dieu déclare :
C’est l’amour que je veux et non les sacrifices (Os 6,6).
C’est comme si une voix ou plutôt un Verbe de lumière et de vie
nous murmurait déjà : Et vous, soyez miséricordieux
comme votre Père du ciel est miséricordieux (Lc 6,36).
*
Frères et sœurs, cette Parole descendue du ciel,
oui, nous l’entendons clairement retentir dans la parabole de ce jour.
La parabole du Père miséricordieux et de ses deux fils,
l’un trop fermé et l’autre trop prodigue (Lc 15,12-32).
Mais, ici encore, nous pouvons l’entendre en écho
à une autre histoire antérieure du judaïsme
à laquelle sans doute Jésus a voulu se référer :
l’histoire rabbinique des cent pas et des cent jours.
Écoutons-la dans ses grandes lignes.
Un roi avait deux fils.
Le premier, le plus jeune, malheureux de la séparation d’avec son père
se trouvait à cent jours de marche.
«Retourne auprès de ton père», lui disent ses amis.
«Je ne peux pas, je n’en ai pas la force !» répond-il.
La père lui fait parvenir un message :
«Fais comme tu peux. Marche selon ta force
et moi je ferai tout le reste du chemin pour arriver jusqu’à toi.»
Le second, l’aîné, ne se trouvait qu’à cent pas de distance.
Jaloux du retour joyeux de son frère, il ne voulait pas approcher.
«Entre mon fils», lui dit le père, «je t’en supplie.
Sans toi la fête ne sera pas la fête.»
L’aîné répond : «Je ne peux pas, je n’en ai pas la force !»
Le père lui lance alors : «Fais comme tu peux.
Marche selon ta force et moi je ferai
tout le reste du chemin pour parvenir jusqu’à toi.»
On ne peut que penser à ces deux belles paroles des prophètes :
Fais-moi revenir, que je revienne, en Jérémie (31,18) ;
et : Revenez à moi et je reviendrai vers vous, en Zacharie (1,3).
Mais avec la parabole de l’Évangile,
un pas prodigieux nous conduit vers la pleine lumière.
La pleine lumière sur ce visage du Père du ciel que, seul, le Fils unique,
venu d’auprès de Dieu, pouvait nous révéler (Jn 3,1-11).
Et sur le visage des fils d’Adam que nous sommes,
lui qui savait ce qu’il y a dans l’homme (2,25).
Que nous dit donc d’abord Jésus de ce Père
dont il est clair qu’il est l’image du Père des cieux ?
En relevant ses traits dans la parabole, nous allons
découvrir les caractéristiques du Dieu de Jésus Christ.
Nous découvrons tout d’abord que Dieu
est infiniment respectueux de notre liberté.
Si le Père ne nous avait pas créés libres,
nous ne pourrions pas nous écarter de lui.
Mais nous ne pourrions pas non plus le choisir et l’aimer
comme de dignes fils, capables de retour et d’attachement fidèle.
Nous découvrons ensuite combien il est animé
d’une humilité incomparable,
qui n’a d’égale que son empressement à notre égard.
Sa joie rayonnante, vécue, partagée jusqu’au plus concret
et au plus universel, ne l’empêche pas pour autant
de souffrir de nos écarts ou de nos refus.
Car il n’y a pas d’amour sans souffrance
devant les bouderies ou les rebuffades de l’être aimé.
La vraie tragédie du péché, c’est la blessure du cœur de Dieu.
Mais sa tendresse compatissante qui l’émeut au plus profond,
lui donne de triompher de nos retards et de nos réticences.
Il est si patient dans son empressement,
et il met tant d’espérance dans son inlassable attente !
Ce Dieu que nous n’avons jamais vu ni jamais entendu (Jn 5,37)
mais dont nous sentons combien il nous aime,
nous pouvons rendre grâce au Fils unique
qui est dans le sein du Père, de nous l’avoir fait connaître (1,18).
Que nous dit ensuite Jésus de ce fils prodigue
dans lequel chacun de nous, à l’évidence,
peut, d’une façon ou d’une autre, se reconnaître ?
Nous avons tous eu notre part d’héritage.
Soit le monde, soit la vie, soit la mort,
soit le présent, soit l’avenir, tout est à vous, dit l’Apôtre (1Co 3,22).
De sa plénitude, nous avons tous reçu (Jn 1,16).
Que faisons-nous donc de tout ce que Dieu nous a confié (Mt 25,14) ?
Avec beaucoup de finesse et de réalisme,
avec autant de douceur que de fermeté,
la parabole du fils prodigue nous révèle qui nous sommes.
Combien nous restons mal à l’aise
si nous demeurons coupés de la maison et de l’amour de Dieu.
Combien peut rester vivant en notre cœur
ce souvenir de la demeure paternelle.
Combien peut nous peser le sentiment de notre exil
tant nous sommes créés pour vivre en amitié avec lui.
Et combien toute notre vie, en finale,
est traversée du désir de nous mettre en marche,
sachant combien le Père nous attire, nous appelle et nous attend (Jn 6,44 ; 14,6).
Si nous savions la joie que nous pouvons faire à Dieu
quand nous avons le courage, l’humilité, l’intelligence
de lui demander ce pardon qui peut tant nous libérer.
L’attitude du fils aîné enfin, nous montre
combien nous ne saurions nous enfermer
dans la jalousie, la bouderie, l’indifférence.
Pourquoi serais-tu méchant parce que moi je suis bon ? (Mt 21,5).
Qu’importe la diversité de nos talents reçus !
Ne sommes-nous pas tous, membres du même corps (1Co 12,12-27) ?
Il y a tant de joie à nous associer aussi
à la conversion et à la bonne réussite des autres !
Nous sommes tellement frères et sœurs
au regard de ce Dieu qui nous a créés
et veut que tous les hommes soient sauvés (1Tm 2,3),
que nous ne serons vraiment heureux
que quand nous serons tous rassemblés dans la maison du Père (Jn 14,1-3).
Montrez-vous donc miséricordieux comme votre Père est miséricordieux (Lc 6,36).
… Voilà pourquoi la parabole n’est pas achevée.
car il convient de la prolonger.
*
Il nous reste pour conclure à nous demander
comment donc mettre en œuvre cette parabole dans nos vies.
L’apôtre Paul nous l’indique lui-même en ce jour :
Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle.
Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né.
Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ (2Co 5,17-18).
Et il finit par cet aveu bouleversant qui nous conduit
au sommet et au plus profond de la parabole du fils prodigue :
Le Christ qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié
au péché des hommes, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu (5,21).
En d’autres termes : de pauvres pécheur divinisés (2P 1,4 ; 1Jn 3,2).
Voilà le vrai accomplissement des Écritures.
On peut donc dire que Jésus s’est fait fils prodigue pour nous !
Il a quitté son Père. Il est descendu jusqu’à nous.
Il s’est dépensé. Il a tout dispersé dans une folle largesse.
Il s’est fait l’ami des publicains et des pécheurs.
Il a eu faim au désert et il a eu soif sur la croix.
Puis il est revenu, est remonté
vers son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu (Jn 20,17).
Quel accueil à son retour à la table du Royaume des cieux !
*
Frères et sœurs, pour nous aussi la table est dressée.
Venus de tous nos horizons prodigues, nous pouvons nous avancer.
Bras ouverts, le Père nous attend.
Nous étions perdus, nous sommes retrouvés.
Nous pouvons communier.
Le Seigneur veut que nous ayons en nous-mêmes
Sa joie en sa plénitude (Jn 17,13).
Amen.
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Pour prolonger la méditation:
- Du Premier Testament:
- Dt 4,31:
"YHWH, ton Dieu, est un Dieu de miséricorde, qui ne t'abandonnera point et ne te détruira point: il n'oubliera pas l'alliance de tes pères, qu'il leur a jurée."
- Os 11,1-3:
"Quand Israël était jeune, je l'aimais,
Et j'appelai mon fils hors d'Égypte.
Mais ils se sont éloignés de ceux qui les appelaient;
Ils ont sacrifié aux Baals,
Et offert de l'encens aux idoles.
C'est moi qui guidai les pas d'Éphraïm,
Le soutenant par ses bras;
Et ils n'ont pas vu que je les guérissais."
- Os 14,5-8: "Je réparerai leur infidélité,
J'aurai pour eux un amour sincère;
Car ma colère s'est détournée d'eux.
Je serai comme la rosée pour Israël,
Il fleurira comme le lis,
Et il poussera des racines comme le Liban.
Ses rameaux s'étendront;
Il aura la magnificence de l'olivier,
Et les parfums du Liban.
Ils reviendront s'asseoir à son ombre,
Ils redonneront la vie au froment,
Et ils fleuriront comme la vigne;
Ils auront la renommée du vin du Liban."
- Commentaires patristiques:
Qui devons-nous reconnaître en ce père?Dieu, évidemment: personne n'est père comme lui, personne n'est bienveillant comme lui. C'est pourquoi toi qui es son fils, même si tu as gaspillé ce que tu as reçu de lui, même si tu reviens nu, il t'accueillera, parce que tu es revenu, et il se réjouira de ton retour plus que de la sagesse de son autre fils.
Le Père prend sa joie au retour du pécheur
«J’irai
trouver mon Père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le Ciel et
contre toi !» Tel est le premier aveu à l’auteur de la nature, au
maître de la miséricorde, au juge de la faute. Mais, bien qu’il
connaisse tout, Dieu cependant attend l’expression de notre aveu, car
«c’est par la bouche que se fait la confession en vue du salut» (Rm
10,10), et on allège le poids de son égarement en s’accusant soi-même.
Ainsi se parlait en lui-même le prodigue ; mais ce n’est pas assez de
parler, si vous ne venez pas au Père. Où le chercher, où le trouver ?
«Il se leva» : levez-vous d’abord, j’entends : vous qui jusqu’ici étiez
assis et endormis. Aussi l’Apôtre dit-il : «Debout, donc», et courez à
l’Église. Là est le Père, là est le Fils, là est l’Esprit-Saint.
À votre rencontre vient Celui qui vous
entend converser dans le secret de votre âme; et quand vous êtes
encore loin, il vous voit et il accourt. Il vous embrasse aussi. Sa
venue de loin au-devant de vous, c’est sa prescience ; son
embrassement, c’est sa clémence, et les démonstrations de son amour de
Père. Le Christ se jette à votre cou pour dégager votre nuque du joug
de l’esclavage et y suspendre son joug suave. Il se jette à votre cou
lorsqu’il dit : «Venez à moi, vous qui peinez, prenez mon joug sur
vous» (Mt 11,28). Oui, c’est ainsi qu’il vous embrasse, si vous vous
convertissez.
Puis on tue le veau gras : ainsi rendu par
la grâce du sacrement à la communion aux mystères, on pourra se nourrir
de la chair du Seigneur, riche de vertu spirituelle. Il est
significatif aussi que le Fils nous décrive le Père festoyant avec la
chair du veau, victime sacerdotale que l’on offrait pour les péchés :
il a voulu montrer que la nourriture du Père, c’est notre salut, et que
la joie du Père, c’est la rémission de nos péchés. Ici le Père prend sa
joie au retour du pécheur ; plus haut, le Fils prenait sa joie à la
brebis retrouvée : vous reconnaissez ainsi que le Père et le Fils n’ont
qu’une même joie, une action unique pour fonder l’Église.
Homélie sur le pardon, 2,3.
« Je vais retourner chez mon père »
Si la conduite de ce jeune homme nous déplaît, ce qui nous fait
horreur, c'est son départ : quant à nous, ne nous éloignons jamais d'un
tel père ! La seule vue du père fait fuir les péchés, repousse la
faute, exclut toute inconduite et toute tentation. Mais, si nous sommes
partis, si nous avons gaspillé tout l'héritage du père dans une vie de
désordre, s'il nous est arrivé de commettre quelque faute ou méfait, si
nous sommes tombés dans le gouffre de l'impiété et dans un effondrement
total, levons-nous une bonne fois et revenons à un si bon père, invités
par un si bel exemple.
«
Quand le père le vit, il fut saisi de pitié, il courut se jeter à son
cou et le couvrit de baisers. » Je vous le demande : quelle place
y-a-t-il ici pour le désespoir ? Quel prétexte pour une excuse ? Quelle
fausse raison de craindre ? A moins peut-être que l'on craigne la
rencontre du père, que l'on ait peur de ses baisers et de ses
embrassements ; à moins que l'on croie que le père veut saisir pour
récupérer, au lieu de recevoir pour pardonner, lorsqu'il attire son
enfant par la main, le prend sur son coeur, le serre dans ses bras.
Mais une telle pensée, qui écrase la vie, qui s'oppose à notre salut,
est amplement vaincue, amplement anéantie par ce qui suit : « Le père
dit à ses domestiques : Vite, apportez le plus beau vêtement pour
l'habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.
Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon
fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu,
et il est retrouvé. » Après avoir entendu cela, pouvons-nous encore
tarder ? Qu'attendons-nous pour revenir au père ?
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